— Continuez, dit Judson, dont la bouche se crispait.
— L’ordre me parvient d’établir ici un poste de douane, et de prélever la taxe sur les marchands quand la nécessité les amène par ici. Cela résultait d’arrangements politiques entre votre pays et le mien. Mais aussi dans cette combinaison il n’y avait pas d’argent. Diable non ! pas le moindre caurie[36] ! Je souhaite diablement élargir toutes opérations commerciales, et pour cause ! Je suis royaliste, et il y a rébellion dans mon pays… Oui, je vous assure… la République toute prête à commencer. Vous ne me croyez pas ? Vous verrez un jour ce qu’il en est. Je ne puis établir ces postes de douane et payer ainsi les fonctionnaires à haute paye. De plus les gens de mon pays ils disent que le roi n’a pas souci de l’honneur de son peuple. Il gaspille tout… « gladstone » tout, comme vous diriez, hein ?
[36] Monnaie de très faible valeur, aux Indes et en Afrique, et représentée dans cette dernière par des coquillages blancs.
— Oui, c’est comme ça que nous disons, répliqua Judson-Pardieu, en souriant.
— Ils disent donc : mettons-nous en république dare dare. Mais moi, je suis royaliste jusqu’au bout de tous mes doigts. Capitaine, j’ai été jadis attaché d’ambassade à Mexico. Je dis que la république ne vaut rien. Les peuples ont le cœur haut. Ils veulent… ils veulent… Ah ! oui, une course pour les affiches.
— Qu’est-ce que ça peut bien être ?
— Le combat de coqs pour le paiement à l’entrée. Vous donnez quelque chose, vous payez pour voir une scène sanglante. Est-ce que je me fais comprendre ?
— Ils veulent en avoir pour leur argent… C’est cela que vous voulez dire ? Bigre, vous êtes un gouverneur sportif.
— C’est bien ce que je dis. Je suis royaliste aussi. (Il sourit avec plus d’aisance.) Or donc on peut bien faire quelque chose pour les douanes ; mais quand les hommes de la Compagnie ils arrivent, alors un combat de coqs comme droit d’entrée cela est tout à fait légitime. Mon armée elle dit qu’elle va me républicaniser et me fusiller sur les murailles, si je ne lui donne pas du sang. Une armée, capitaine, est terrible dans ses colères… en particulier quand elle n’est pas payée. Je sais en outre (et ce disant il posa la main sur l’épaule de Judson), je sais en outre que nous sommes de vieux amis. Oui ! Badajoz, Almeida, Fuentes d’Onor… il y a du temps depuis lors ; et un petit, petit combat de coqs comme droit d’entrée, cela est bon pour mon roi. Cela l’asseoira plus solidement sur son trône, voyez-vous ? Maintenant (et d’un geste de sa main il désigna le village en ruines) je dis à mes armées : Combattez ! Combattez les hommes de la Compagnie quand ils viennent, mais ne combattez pas si fort que vous ayez des morts. Tout cela est dans la rapport-a que j’envoie. Mais vous comprenez, capitaine, nous sommes amis quand même. Hein ! Ciudad-Rodrigo, vous vous souvenez ? Non ? Peut-être votre père, alors ? Enfin vous voyez que personne n’est mort, et que nous avons soutenu un combat, et tout cela est dans la rapport-a, pour faire plaisir au peuple de mon pays ; et mes armées elles ne me mettront pas contre les murs, vous voyez ?
— Oui ; mais la Guadala. Elle a tiré sur nous. Est-ce que cela faisait partie de votre jeu, farceur ?