— Une affaire réglée ?

— Oui. Une affaire réglée. Qui en souffre ? Nous gagnons. Vous perdez. Tout va bien !

Au cours des cinq dernières minutes Judson-Pardieu avait pouffé par moments. A ce point il éclata tout à fait en un rire retentissant.

— Mais voyons, gouverneur, dit-il enfin, j’ai d’autres choses à penser qu’à vos émeutes d’Europe. Vous avez tiré sur notre pavillon.

— Capitaine, si vous étiez de moi, vous auriez fait comment ? Et aussi, et aussi (il se redressa de toute sa taille) nous sommes tous les deux des hommes braves de pays très braves. Notre honneur est celui de notre roi (et il se découvrit) et de notre reine (et il s’inclina profondément). Maintenant, capitaine, vous allez bombarder ma ville et je serai votre prisonnier.

— Blague ! fit Judson-Pardieu. Je ne puis bombarder ce vieux poulailler.

— Alors venez dîner. Madère elle nous appartient encore, et j’ai du meilleur qu’on y récolte.

Tout rayonnant, il franchit le bordage, et Judson-Pardieu descendit dans le carré pour rire à son aise. Dès qu’il fut un peu remis, il dépêcha Davies auprès du chef des pionniers, le poudreux personnage aux gatlings, et les hommes qui avaient renoncé à se servir des armes virent ce fâcheux spectacle : deux hommes qui se tordaient de rire sur la passerelle de la canonnière.

— Je vais occuper mes gens à lui bâtir un poste de douane, dit le chef des pionniers en reprenant haleine. Nous lui ferons au moins une route convenable. Ce gouverneur-là mérite d’être fait chevalier. Je suis heureux à présent que nous ne les ayons pas combattus en rase campagne, car il aurait pu nous arriver d’en tuer quelques-uns. Ainsi donc il a gagné de grandes batailles, vrai ? Faites-lui les compliments de ses victimes, et annoncez-lui que je viendrai à son dîner. Vous n’auriez pas quelque chose qui ressemble à un habit, par hasard ? Voilà six mois que je n’en ai pas vu un.

Il y eut ce soir-là un dîner dans le village… un dîner enthousiaste et général, dont la tête se trouvait dans la maison du gouverneur, et dont la queue s’étalait au large dans toutes les rues. Le madère méritait et au delà les éloges du gouverneur, et Judson-Pardieu fit goûter en échange deux ou trois bouteilles de son meilleur « vanderhum », lequel est de l’eau-de-vie du Cap de dix ans de bouteille, agrémentée de zeste d’orange et autres condiments. Le café n’était pas encore desservi (par la dame qui avait arboré le drapeau blanc) que le gouverneur avait déjà distribué la totalité de son gouvernorat et ses annexes, d’une part à Judson-Pardieu, pour services rendus par le grand-père dudit Judson dans la guerre de la Péninsule, et d’autre part au chef des pionniers, en considération de la bonne amitié de ce noble seigneur. Après la négociation il disparut un moment dans une pièce voisine, où il élabora le récit fidèle et détaillé de la défaite des Anglais, qu’il lut à Judson et à son compagnon, le chapeau campé obliquement sur un œil. Ce fut Judson qui imagina la perte corps et biens de la plate, et le chef des pionniers fournit la liste de ses hommes (pas moins de deux cents) tués ou blessés.