— Señor capitaine, dit le gouverneur d’un air apitoyé, c’est bien triste. Vous êtes très abîmés, avec votre pont tout criblé de balles. Nous ne serons pas trop durs envers un vaincu, n’est-ce pas, capitaine ?
— Vous ne pourriez pas nous passer un peu de peinture, dites donc ? J’aimerais de me rafistoler un peu après… l’engagement, dit Judson d’un air méditatif, en se tapotant la lèvre supérieure pour dissimuler un sourire.
— Notre magasin est à votre disposition, répondit le capitaine de la Guadala.
Et son œil s’illumina ; car quelques traînées de céruse sur de la couleur grise sont considérablement voyantes.
— Davies, allez à leur bord voir ce qu’ils ont de disponible… de disponible, entendez-vous. Avec un peu de mélange, leur couleur de mâts ferait à peu près la teinte de notre franc-bord.
— Ah oui, je leur en donnerai du disponible, fit Davies avec férocité. Je ne comprends pas ce micmac d’être pour ainsi dire à tu et à toi, coup sur coup, après s’être envoyé au diable ! En toute justice c’est eux qui sont notre prise légitime, pour ainsi dire.
En l’absence de Davies, le gouverneur et le capitaine s’en allèrent déjeuner. Judson-Pardieu n’avait pas grand’chose à leur offrir, mais ce qu’il avait il le leur présenta comme un ennemi battu à un vainqueur généreux. Quand il les vit échauffés — le gouverneur cordial et le capitaine quasi expansif — il leur déclara de l’air le plus détaché, tout en ouvrant une bouteille, qu’il ne serait pas de son intérêt de faire un rapport sérieux de l’incident, et qu’il était au plus haut degré improbable que l’amiral y attachât la moindre importance.
— Alors que mes ponts sont lacérés (il y avait un sillon en travers de quatre planches) et mes tôles cabossées (il y avait cinq traces de balles sur trois tôles) et que je rencontre un bâtiment comme la Guadala, et que si je ne suis pas torpillé c’est grâce à un pur hasard…
— Oui. Un pur hasard, capitaine. La bouée du haut-fond s’est perdue, interrompit le capitaine de la Guadala.
— Ah bah ! Je ne connais pas le fleuve. C’est un accident bien fâcheux. Mais comme je vous le disais, quand un hasard seul m’empêche d’être coulé, que me reste-t-il à faire d’autre que de m’en aller… si possible ? mais je crains de n’avoir pas assez de charbon pour le trajet maritime. C’est bien fâcheux.