C’était le Martin Frobisher, le vaisseau-amiral, important bateau de guerre alors qu’il était neuf, du temps où l’on construisait pour la voile aussi bien que pour la vapeur. Il pouvait faire douze nœuds toutes voiles dehors, et ce fut sous cette allure qu’il s’arrêta à l’embouchure du fleuve, telle une pyramide d’argent sous le clair de lune. L’amiral, craignant d’avoir donné à Judson une tâche au-dessus de ses forces, était venu lui rendre visite, et par la même occasion exécuter un peu de besogne diplomatique le long de la côte. Il y avait à peine assez de brise pour faire parcourir deux milles à l’heure au Frobisher, et quand celui-ci pénétra dans la passe, le silence de la terre se referma sur lui. De temps à autre ses vergues gémissaient un peu, et le clapotis de l’eau sous son étrave répondait à ce gémissement. La pleine lune se levait par-dessus les marigots fumants, et l’amiral en le considérant oubliait Judson pour se livrer à de plus doux souvenirs. Comme évoqués par cette disposition d’esprit, arrivèrent sur la face argentée de l’eau les sons d’une mandoline que l’éloignement rendait d’une douceur enchanteresse, mêlés à des paroles invoquant une aimable Julie… une aimable Julie et l’amour. Le chant se tut, et seul le gémissement des vergues rompait le silence sur le grand navire.

La mandoline reprit, et le commandant, placé du côté sous le vent de la passerelle, ébaucha un sourire qui se refléta sur les traits du midship de timonerie. On ne perdait pas un mot de la chanson, et la voix du chanteur était celle de Judson.

La semaine dernière dans notre rue il est venu un rupin,

Un élégant vieux blagueur qu’avait une vilaine toux.

Il avise ma bourgeoise, lui tire son huit-reflets

D’un air tout à fait distingué…

Et ainsi de suite jusqu’au dernier couplet. Le refrain fut repris par plusieurs voix, et le midship de timonerie commença de battre la mesure en sourdine avec son pied.

C’qu’on s’amuse ! criaient les voisins.

Comment vas-tu t’y prendre, Bill ?

As-tu acheté la rue, Bill ?