De rire ?… j’ai pensé en mourir
Quand je les ai expulsés dans la rue d’Old Kent.
Ce fut le youyou de l’amiral, nageant en douceur, qui arriva au beau milieu de ce joyeux petit concert d’après boire. Ce fut Judson, la mandoline enrubannée pendue à son cou, qui reçut l’amiral quand celui-ci escalada la muraille de la Guadala, et ce fut peut-être bien aussi l’amiral qui resta jusqu’à trois heures du matin et réjouit les cœurs du capitaine et du gouverneur. Il était venu en hôte indésiré, mais il repartit en hôte honoré quoique toujours strictement non officiel. Le lendemain, dans la cabine de l’amiral, Judson raconta son histoire, en affrontant de son mieux les bourrasques de rire de l’amiral ; mais l’histoire fut plus amusante encore, narrée par Davies à ses amis dans l’arsenal de Simon Town, du point de vue d’un ouvrier mécanicien de deuxième classe ignorant tout de la diplomatie.
Et s’il n’y avait pas de véracité aussi bien dans mon récit, qui est celui de Judson, que dans les racontars de Davies, on ne trouverait certes pas aujourd’hui dans le port de Simon Town une canonnière à fond plat et à deux hélices, destinée uniquement à la défense des fleuves, d’environ deux cent soixante-dix tonnes de jauge et cinq pieds de tirant d’eau, qui porte, au mépris des règlements du service, un listel d’or sur sa peinture grise. Il s’ensuit également que l’on est forcé de croire cette autre version de l’algarade qui, signée par Son Excellence le gouverneur et transmise par la Guadala, contenta l’amour-propre d’une grande et illustre nation, et sauva une monarchie de ce despotisme inconsidéré qui a nom république.
L’HISTOIRE DE BADALIA HERODSFOOT
C’est le printemps de l’année
Et l’aurore du jour :
Il est sept heures du matin,
La colline est emperlée de rosée,
Le merle déploie ses ailes,
La limace rampe sur l’aubépine,
Dieu règne dans son ciel :
Tout va bien pour le monde !
Pippa passe.
Il ne s’agit pas de cette Badalia qui s’appelait aussi à l’occasion Joanna la Lutteuse et MacKanna, comme dit la chanson, mais d’une autre dame beaucoup plus distinguée.
Au début de son histoire, elle n’était pas encore régénérée : elle portait cette lourde frange de cheveux bouffants qui fait la parure d’une fille de marchande des quatre saisons, et la légende court dans Gunnison street que, le jour de ses noces, un lampion dans chaque main, elle exécuta des danses sur la charrette à bras d’un amoureux évincé : un agent survint, et alors Badalia se fit acclamer en dansant avec le représentant de l’ordre. Ce furent là ses jours d’abondance, et ils ne durèrent pas longtemps, car au bout de deux ans son mari prit une autre femme et sortit de l’existence de Badalia en passant par-dessus le corps inanimé de cette dernière, dont il avait étouffé les protestations par des coups. Tandis qu’elle jouissait de son veuvage, l’enfant que son mari n’avait pas emmené mourut du croup, et Badalia resta entièrement seule. Par une fidélité rare, elle n’écouta aucune des propositions qu’on lui fit en vue d’un second mariage, conformément aux mœurs de Gunnison street, lesquelles ne diffèrent pas de celles des Barralong.
— Mon homme, expliquait-elle à ses prétendants, il va revenir un de ces jours, et alors s’il me trouvait habitant avec vous, il y a bien des chances qu’il s’emparerait de moi et me tuerait. Vous ne connaissez pas Tom ; moi bien. Allez-vous-en donc. Je m’en tirerai bien toute seule… puisque je n’ai pas de gosse.
Elle s’en tirait, grâce à une calandre à linge, en surveillant des enfants, et en vendant des fleurs. Ce dernier métier nécessite un capital, et entraîne les vendeuses très loin dans l’ouest, si bien que le trajet de retour, mettons depuis le passage Burlington jusqu’à Gunnison street (Est) est un prétexte à boire, et alors, comme le faisait ressortir Badalia, « vous rentrez chez vous avec la moitié de votre châle arrachée qui pend sur votre dos, et votre bonnet sous votre bras, et la valeur de rien du tout dans votre poche, à plus forte raison si un flic a pris soin de vous ». Badalia ne buvait pas, mais elle connaissait ses consœurs, et leur donnait de frustes exhortations. A part cela, elle ne s’occupait pas des autres, et songeait toujours beaucoup à Tom Herodsfoot, son mari, qui reviendrait un jour, et à l’enfant qui ne reviendrait jamais. On ne peut savoir de quelle façon ces pensées influèrent sur son esprit.