Son entrée dans la société date du soir où elle surgit littéralement sous les pieds du révérend Eustace Hanna, sur le palier du numéro 17 de Gunnison street, et lui démontra sa sottise de répartir sans discernement ses charités dans le quartier.

— Vous donnez des flans à Lascar Lou, lui dit-elle sans autre forme de présentation, vous lui donnez du vin de « porco ». Allez donc ! Vous lui donnez des couvertures. Allez donc ! Sa mère elle mange tout, et boit les couvertures. Quand vous êtes pour revenir la visiter, elle les dégage du clou, de façon à les avoir toutes prêtes et en bon état ; et Lascar Lou elle vous dit : « Oh ! ma mère est si bonne pour moi ! » qu’elle dit. Lascar Lou a raison de parler ainsi, vu qu’elle est malade au lit, autrement sa mère la tuerait. Bon Dieu ! vous êtes un fameux jobard… avec vos flans ! Lascar Lou n’en a même pas l’odeur.

Là-dessus le curé, au lieu de se formaliser, reconnut dans les yeux embusqués sous la frange de cheveux, l’âme d’une collègue en la tâche. Il pria donc Badalia de monter la garde auprès de Lascar Lou, la prochaine fois que viendraient confiture ou flan, pour veiller à ce que la malade les mangeât réellement. Ce que fit Badalia, au scandale de la mère de Lascar Lou et moyennant la répartition d’un œil au beurre noir entre elles trois ; mais Lascar Lou eut son flan, et en toussant de bon cœur elle s’amusa plutôt de l’algarade.

Par la suite, en partie grâce au révérend Eustace Hanna, qui avait vite reconnu ses talents, et en partie grâce à certaines histoires débitées avec larmes et rougeur par sœur Eva, la plus jeune et la plus sensible des Petites Sœurs du Diamant Rouge, il advint que cette Badalia arrogante, coiffée à la chien, et totalement inexperte en l’art de la parole, conquit un rang honorable parmi ceux-là qui œuvrent dans Gunnison street.

Ils formaient une confrérie mêlée, de gens zélés ou sentimentaux, et suivant leurs lumières, découragés ou seulement très las de lutter contre la misère. La plupart étaient consumés de mesquines rivalités et de jalousies personnelles, que chacun ressassait en confidence à sa propre petite chapelle, en guise d’intermède d’avoir lutté avec la mort pour lui arracher le corps d’une blanchisseuse moribonde, ou de s’être ingénié à tirer de la mission un subside pour ressemeler les bottes très malades d’un compositeur non moins malade. Il y avait un curé qui vivait dans la crainte de réduire les pauvres à la pauvreté, qui aurait volontiers tenu des bazars de charité pour s’offrir des nappes d’autel neuves, et qui priait Dieu en secret de lui envoyer un grand oiseau de cuivre neuf, avec des yeux de verre rouge que l’on aime à prendre pour des rubis. Il y avait frère Victor, de l’ordre du Petit Bien-Être, qui s’y connaissait fort bien en nappes d’autel, mais qui se gardait de montrer ce savoir lorsqu’il s’agissait d’attendrir Mme Jessel, la secrétaire du Comité de la Tasse de Thé, laquelle avait de l’argent à dépenser, mais qui haïssait l’Église de Rome… même si Rome, par égard pour elle, prétendait uniquement à emplir les estomacs, laissant les âmes à la merci de Mme Jessel. Il y avait toutes les Petites Sœurs du Diamant Rouge, les filles du vétérinaire, qui s’écriaient : « Donnez » quand leur charité propre était épuisée, et qui expliquaient tristement à ceux qui en retour d’un demi-louis leur demandaient une justification de leurs débours, que les œuvres de secours dans un mauvais quartier ne peuvent guère tenir de comptes réguliers sans une coûteuse augmentation de leur état-major. Il y avait le révérend Eustace Hanna, qui coopérait indistinctement avec les Comités de dames patronesses, avec les ligues et associations mixtes, avec frère Victor, et avec n’importe qui d’autre susceptible de lui donner de l’argent, des souliers ou des couvertures, ou cette aide plus précieuse encore qui se laisse diriger par ceux qui savent. Et tous ces gens apprirent l’un après l’autre à consulter Badalia, quand il s’agissait de questions d’un caractère intime, de droit au secours, et des espoirs de conversion possible dans Gunnison street. Ses réponses étaient rarement réjouissantes, mais elle possédait un savoir spécial et une parfaite confiance en elle-même.

— J’en suis, de Gunnison street, disait-elle à l’austère Mme Jessel. Je sais ce que c’est, moi, et ils n’ont pas besoin de votre religion, m’âme, pas pour un… Excusez-moi. C’est très joli quand ils sont prêts à mourir, m’âme, mais jusque-là ce qu’il leur faut c’est à manger. Les hommes, ils se débrouillent tout seuls. C’est pourquoi Nick Lapworth il vous dit qu’il veut recevoir la confirmation et tout ça. Il ne veut aucunement mener une vie nouvelle, pas plus que sa femme ne profite de tout l’argent que vous lui donnez à lui. On ne saurait non plus les réduire à la pauvreté, puisqu’ils n’ont déjà rien pour commencer. Ils sont sacrément bien pauvres. Les femmes, elles ne peuvent pas s’en tirer toutes seules… d’autant qu’elles sont toujours à accoucher. Comment feraient-elles ? Elles n’ont besoin que des choses qu’elles peuvent avoir. Si elles ne peuvent pas elles meurent, et ce n’est pas plus mal, car les femmes sont cruellement tyrannisées dans Gunnison street.

Après cette conversation, Mme Jessel demanda au curé :

— Croyez-vous que Mme Herodsfoot soit vraiment une personne à qui l’on puisse confier des fonds ? Elle paraît totalement ignorer Dieu, en ses propos du moins.

Le curé fut d’accord avec Mme Jessel pour reconnaître que Badalia ignorait Dieu ; mais Mme Jessel ne pensait-elle pas que, puisque Badalia connaissait Gunnison street et ses besoins mieux que quiconque, elle pourrait, à sa modeste manière, être pour ainsi dire la relaveuse d’une charité provenant de sources plus pures, et que si, mettons, le Comité de la Tasse de Thé pouvait donner quelques shillings par semaine, et les Petites Sœurs du Diamant Rouge quelques autres encore, le total, qui ne serait vraisemblablement pas excessif, pourrait être remis à Badalia, laquelle le distribuerait parmi ses collègues ? Mme Jessel elle-même serait ainsi libre de pourvoir plus directement aux besoins spirituels de tels robustes gaillards qui siégeaient pittoresquement sur les gradins inférieurs de ses réunions où ils cherchaient la vérité… laquelle est tout aussi précieuse que l’argent, quand on sait où la négocier.

— Elle favorisera ses amis personnels, objecta Mme Jessel.