Tom n’apprécia pas du tout la magnanimité de Jenny, et ses amis ne contribuèrent pas à le calmer. Il avait cogné sur cette femme parce qu’elle était un fléau. Pour la même raison également il avait choisi une nouvelle compagne. Et toutes ses amabilités envers elle avaient abouti à une scène vraiment pénible sur la rue, une honte publique très injustifiée, provoquée par sa femme et l’atteignant, et une certaine perte de prestige — il s’en rendait vaguement compte — auprès de ses pairs. Conclusion : toutes les femmes étaient des fléaux, et conclusion également : le whisky était une bonne chose. Ses amis le plaignirent. Peut-être avait-il traité sa femme plus durement qu’elle ne le méritait, mais son odieuse conduite sous le coup de la colère justifiait toutes les injures.

— A ta place, je ne voudrais plus avoir rien de commun avec elle… une femme comme celle-là, dit un des consolateurs.

— Qu’elle s’en aille trimer pour elle-même, bon Dieu ! On se décarcasse jusqu’aux moelles pour leur enfourner le manger dans la bouche, tandis qu’elles restent à la maison tout le long du jour à ne rien faire ; et la toute première fois, remarquez, qu’on a un rien de dispute, ce qui convient d’ailleurs très bien à un homme qui est un homme, elle se rebiffe et vous jette à la rue, vous traitant de Dieu sait tout quoi. Est-ce juste, voyons, je vous le demande ?

Ainsi parla le deuxième consolateur.

Le troisième fut le whisky, dont la suggestion parut à Tom la meilleure de toutes. Il allait retourner auprès de Badalia sa femme. Elle aurait probablement fait quelque chose de mal pendant son absence, et il pourrait alors revendiquer son autorité maritale. A coup sûr elle aurait de l’argent. Les femmes seules ont toujours l’air de posséder les sous que Dieu et le gouvernement refusent aux bons travailleurs. Il se réconforta d’un autre coup de whisky. Il était indubitable que Badalia aurait fait quelque chose de mal. Qui sait même si elle n’aurait pas épousé un autre homme. Il attendrait le départ du nouveau mari, et après avoir rossé Badalia il récupérerait de l’argent et un sentiment de satisfaction qui lui manquait depuis longtemps. Les dogmes et les lois renferment beaucoup de vertu, mais quand on est à bout de prières et de souffrances, la seule chose qui puisse rendre purs tous les actes d’un homme à ses propres yeux, c’est la boisson. Le malheur est que les effets n’en soient pas durables.

Tom prit congé de ses amis, en les priant d’avertir Jenny qu’il s’en allait à Gunnison street et qu’il ne reviendrait plus dans ses bras. Parce que c’était là un mauvais message, ils ne le négligèrent pas, et chacun d’eux le rapporta, avec une précision d’ivrognes, aux oreilles de Jenny. Puis Tom se remit à boire, jusqu’au moment où son ivresse reflua et s’éloigna de lui comme une vague reflue et s’éloigne du navire naufragé qu’elle s’apprête à engloutir. Il atteignit une rue transversale, à l’asphalte noir et poli par la circulation, et piétonna mollement parmi les reflets des étalages éclairés qui flambaient en des abîmes de noires ténèbres à plusieurs brasses au-dessous de ses semelles. Il était certes bien dégrisé. En examinant son passé, il se vit absous de tous ses actes, avec une si entière perfection que si en son absence Badalia avait osé mener une vie irréprochable, il la massacrerait pour n’avoir pas tourné mal.

Badalia était alors dans sa chambre, après sa coutumière escarmouche avec la mère de Lascar Lou. Sur un reproche aussi cinglant que pouvait le formuler une langue de Gunnison street, la vieille, surprise pour la centième fois à voler les humbles douceurs destinées à la malade, n’avait su que glousser et répondre :

— Tu crois que Lou n’a jamais attrapé un homme de sa vie ? La voici prête à mourir… mais elle y met le temps, la rosse. Moi ! je vivrai encore vingt ans.

Badalia la secoua, plutôt pour le principe que dans le moindre espoir de la corriger, et la projeta dans la nuit, où elle s’effondra sur le pavé, en suppliant le diable de tuer Badalia.

Le diable répondit à son appel, sous la forme d’un homme au visage livide, qui demanda celle-ci par son nom. La mère de Lascar Lou se souvint. C’était le mari de Badalia… et le retour d’un mari dans Gunnison street était en général suivi de horions.