« La première chose que nous avions à faire était de refouler ces sacrés chameaux. Je ne voulais pas être bouffé par unt[14]-taureau : c’est pourquoi, retenant ma culotte d’une main, debout sur un rocher, je tapai avec mon ceinturon sur chaque naseau que je voyais surgir au-dessous de moi. Alors les chameaux battirent en retraite, et on fut obligé de lutter pour empêcher l’arrière-garde et le train indigène de leur rentrer dedans ; et l’arrière-garde fut obligée d’envoyer avertir l’autre régiment, au pied du Tangi, que nous étions bloqués. J’entendais en avant les mahouts gueuler que le hutti refusait de passer le pont ; et je voyais Dewcy se trémousser dans la poussière comme une larve de moustique dans une citerne. Alors nos compagnies, fatiguées d’attendre, commencèrent à marquer le pas, et je ne sais quel maboul entonna : « Tommy, fais place à ton oncle. » Après ça, il n’y eut plus moyen ni de voir ni de respirer ni d’entendre ; et nous restâmes là à chanter, crénom, des sérénades au derrière d’un éléphant qui se fichait de la musique. Je chantais aussi, je ne pouvais pas faire autrement. En avant, on renforçait le pont, tout cela pour faire plaisir au hutti. A un moment, un officier m’attrape à la gorge, ce qui me coupe le sifflet. Alors j’attrape à la gorge le premier homme venu, ce qui lui coupa aussi le sifflet.

[14] En hindoustani : chameau.

«  — Quelle différence y a-t-il entre être étranglé par un officier et être frappé par lui ? demandai-je, au souvenir d’une petite aventure dans laquelle Ortheris avait eu son honneur outragé par son lieutenant.

«  — L’un, crénom, est une plaisanterie, et l’autre, crénom, une insulte, répondit Ortheris. De plus nous étions de service, et peu importe ce que fait alors un officier, aussi longtemps qu’il nous procure nos rations et ne nous procure pas d’éreintement exagéré. Après cela nous nous tînmes tranquilles, et j’entendis Dewcy menacer de nous faire tous passer en conseil de guerre dès que nous serions sortis du Tangi. Alors nous poussâmes trois vivats pour le pont ; mais le hutti refusait toujours de bouger d’un cran. Il était buté. On l’acclama de nouveau, et Kite Dawson, qui faisait le compère à toutes nos revues de caf’conc’ (il est mort pendant le retour) se met à faire une conférence à un nègre sur les trains de derrière d’éléphants. Pendant une minute Dewcy essaya de se contenir, mais, Seigneur ! c’était chose impossible, tant Kite faisait le jocrisse, demandant si on ne lui permettrait pas de louer une villa dans le Tangi pour élever ses petits orphelins, puisqu’il ne pouvait plus retourner au pays. Survient alors un officier (à cheval d’ailleurs, l’imbécile) du régiment de l’arrière, apportant quelques autres jolis compliments de son colonel, et demandant ce que signifiait cet arrêt, s. v. p. Nous lui chantâmes : « On se flanque aussi une fichue trépignée en bas des escaliers », tant et si bien que son cheval s’emporta, et alors nous lui lançâmes trois vivats, et Kite Dawson proclama qu’il allait écrire au Times pour se plaindre du déplorable état des routes dans l’Afghanistan. Le train de derrière du hutti bouchait toujours la passe. A la fin un des mahouts vient trouver Dewcy et lui dit quelque chose.

«  — Eh Dieu ! répond Dewcy, je ne connais pas le carnet d’adresses du bougre ! Je lui donne encore dix minutes et puis je le fais abattre.

« Les choses commençaient à sentir joliment mauvais dans le Tangi, aussi nous écoutions tous.

«  — Il veut à toute force voir un de ses amis, dit tout haut Dewcy aux hommes.

« Et s’épongeant le front il s’assit sur un affût de canon.

« Je vous laisse à imaginer quelles clameurs poussa le régiment. On criait :

«  — C’est parfait ! Trois vivats pour l’ami de M. Dugrospétard. Pourquoi ne l’as-tu pas dit tout de suite ? Prévenez la femme du vieux Hochequeue, et ainsi de suite.