MONSEIGNEUR L’ÉLÉPHANT

Si tu ne veux pas qu’il t’écrabouille les doigts de pied, tu feras bien de te reculer tout de suite.

Car les bœufs vont deux par deux,

Les byles[1] vont deux par deux,

Les bœufs vont deux par deux,

Et les éléphants tirent sur les canons !

Ho hisse !

Les grands, gros, longs, noirs canons de quarante livres

Qui cahotent çà et là,

Chacun aussi gros qu’une chaloupe en remorque…

Aveugles, et sourds, ces copains à larges culasses des canons de batterie !

Chanson de caserne.

[1] Bœufs, en hindoustani.

Touchant la véracité de ce récit, il ne saurait y avoir aucun doute, car il me fut conté par Mulvaney, derrière les lignes des éléphants, par un soir brûlant où nous emmenions promener les chiens pour leur donner de l’exercice. Les douze éléphants du gouvernement se balançaient à leurs piquets devant les vastes écuries aux murs de terre (une voûte, large comme une arche de pont, pour chaque bête remuante) et les mahouts[2] préparaient le repas du soir. De temps à autre quelque jeune impatient flairait les gâteaux de farine en train de cuire, et barrissait ; et les petits enfants nus des mahouts se pavanaient tout le long de la rangée en criant et commandant le silence, ou, se haussant, allongeaient une claque sur les trompes avides. Les éléphants feignaient alors d’être uniquement occupés à se déverser de la poussière sur le crâne, mais sitôt les enfants partis, se remettaient à se balancer, à tracasser et à grognonner.

[2] Cornacs.

Le couchant s’éteignait, et les éléphants oscillaient et ondulaient, tout noirs sur l’unique zone de rose rouge au bas du ciel d’un gris poudroyant. C’était au début de la saison chaude, et les troupes venaient de prendre leur tenue blanche, de sorte que les soldats Stanley Ortheris et Térence Mulvaney avaient l’air de fantômes blancs circulant parmi le crépuscule. John Learoyd s’en était allé à une autre caserne acheter un liniment au soufre pour son dernier chien soupçonné d’avoir la gale, et avait eu l’attention de mettre sa meute en quarantaine par derrière le fourneau où l’on incinère les chiens atteints d’anthrax.

— Tu n’aimerais pas avoir la gale, hein, petite dame ? dit Ortheris à ma chienne fox-terrier, en la retournant du bout du pied sur son dos blanc et dodu. Tu es joliment fière, dis donc. Qui est-ce qui a fait semblant de ne pas me voir, l’autre jour, parce qu’elle s’en retournait chez elle toute seule dans son dog-cart ? Installée sur le siège comme une sacrée petite poseuse que tu étais, Vicy. Maintenant tu cours partout et fais gueuler les huttis[3]. Embête-les, Vicy, vas-y !

[3] Éléphants, en hindoustani.

Les éléphants ont horreur des petits chiens. Vixen aboyait de toutes ses forces contre les piquets, et au bout d’une minute tous les éléphants ruaient, glapissaient et gloussaient avec ensemble.

— Hé là ! les militaires, dit un mahout fâché, rappelez votre chienne. Elle effarouche notre gent éléphant.