— Ils sont rigolos, ces mahouts, dit Ortheris méditatif. Ils appellent leurs bêtes des gens tout comme si c’en étaient… Et c’en sont, après tout. La chose n’est pas si drôle quand on y réfléchit.
Vixen revint en jappant, pour montrer qu’elle recommencerait si elle en avait envie, et s’installa sur les genoux d’Ortheris, en adressant un large sourire aux autres chiens propriété légitime de ce dernier, qui n’osaient pas sauter sur elle.
— Avez-vous vu la batterie ce matin ? me demanda Ortheris.
Il parlait de la batterie d’éléphants nouvelle venue ; autrement il aurait dit simplement : « les canons ». On met à chaque canon trois éléphants attelés en tandem, et ceux qui n’ont pas vu les gros quarante-livres de position sursauter à la suite de leur attelage gigantesque, ont encore quelque chose à voir. L’éléphant de tête s’était très mal conduit à l’exercice : on l’avait détaché, renvoyé à son quartier en punition, et il était à cette heure au bout de la rangée, à glapir et lancer des coups de trompe ; il représentait la mauvaise humeur aveugle et impuissante. Son mahout, se garant des coups de fléau, s’efforçait de l’apaiser.
— Voilà le copain qui a coupé à l’exercice. Il est must[4], dit Ortheris, le désignant. Il y aura bientôt de la casse dans les lignes, et alors peut-être qu’il s’échappera et qu’on nous enverra pour l’abattre, comme cette fois, en juin dernier, où un éléphant de roi indigène a musté. Espérons que ça arrivera.
[4] En hindoustani : furieux, en rut.
— Des nèfles, must ! dit avec pitié Mulvaney du haut de sa couche sur la pile de litière sèche. Il est simplement de fort mauvaise humeur d’avoir été maltraité. Je parierais mon fourniment qu’il n’a jamais été attelé à des canons, et que par tempérament il déteste de tirer. Demandez au mahout, monsieur.
J’interpellai le vieux mahout à barbe blanche en train de prodiguer les petits noms d’amitié à son élève sombre et l’œil injecté de sang.
— Il n’est pas must, répliqua l’homme avec indignation ; mais son honneur a été piqué. Un éléphant est-il un bœuf ou un mulet, qu’il doive tirer sur des traits ? Sa force est dans sa tête… paix, paix, monseigneur ! Ce n’est pas ma faute s’ils vous ont attelé ce matin… Seul un éléphant de basse caste consent à tirer un canon, et lui, c’est un kumeria du Doon[5]. Il a fallu un an et la vie d’un homme pour l’habituer au fardeau. Les gens de l’artillerie l’ont mis à l’attelage du canon parce que l’une de ces brutes mal nées s’était blessée au pied. Rien d’étonnant qu’il fût et qu’il soit encore en colère.
[5] En hindoustani : un prince de la plaine.