— Bizarre ! Extraordinairement bizarre ! dit Ortheris. Dieu, mais c’est qu’il est d’une humeur !… pensez, s’il s’échappait !

Mulvaney alla pour parler, mais se retint, et je demandai au mahout ce qui arriverait si les entraves cassaient.

— Dieu le sait, lui qui a fait les éléphants, répondit-il simplement. Dans son état actuel, il serait fort capable de vous tuer tous les trois, ou de s’enfuir au loin jusqu’à ce que sa colère se passe. Moi, il ne me tuerait pas, sauf s’il était must. Dans ce cas-là il me tuerait avant tout autre au monde, parce qu’il m’aime. Telle est la coutume de messieurs les éléphants ; et la coutume de nous autres mahouts l’égale en sottise. Nous nous fions chacun à notre éléphant, jusqu’au jour où il nous tue. D’autres castes se fient aux femmes, mais nous c’est à messieurs les éléphants. J’ai vu des hommes avoir affaire à des éléphants enragés, et survivre ; mais jamais homme né d’une femme n’a encore affronté Monseigneur l’éléphant dans son must, qui ait survécu pour raconter le domptage. Ils sont assez hardis, ceux-là qui l’affrontent quand il est en colère.

Je traduisis. Puis Térence me dit :

— Demandez à ce païen s’il a jamais vu quelqu’un dompter un éléphant… d’une façon quelconque… un blanc.

— Une fois, répondit le mahout, dans la ville de Cawnpore, j’ai vu un homme à califourchon sur une bête en must : un homme nu-tête, un blanc, qui la frappait sur le crâne avec un fusil. On a prétendu qu’il était possédé du démon ou ivre.

— Y a-t-il apparence, croyez-vous, qu’il l’aurait fait de sang-froid ? dit Mulvaney, après interprétation.

L’éléphant enchaîné barrit.

— Il n’y a qu’un homme sur la terre qui serait n. d. D. assez idiot pour faire un coup de ce genre !… dit Ortheris. Comment cela s’est-il passé, Mulvaney ?

— Comme dit le négro, à Cawnpore ; et l’idiot c’était moi… au temps de ma jeunesse. Mais c’est arrivé de façon aussi naturelle qu’une chose en amène une autre… moi et l’éléphant, et l’éléphant et moi ; et la lutte entre nous a été encore plus naturelle.