Du fond de son fauteuil, MacPhee me lança un regard de pitié.
— Mon cher, nous n’étions pas réunis là pour boire, reprit-il. Ces bouteilles ne firent que nous rendre spirituels. A vrai dire, le jeune Bannister posait sa tête sur la table et pleurait comme un gosse, et Calder était tout disposé à aller trouver Steiner à deux heures du matin et à le peindre en vert pomme ; mais ils avaient déjà bu dans l’après-midi. Seigneur, comme ils maudirent tous deux la direction, et le Grotkau, et la queue d’arbre et les machines, et tout ! Ils ne parlaient plus de pailles superficielles, cette nuit-là ! Je revois le jeune Bannister et Calder se serrer les mains en jurant de se venger de la compagnie à tout prix pourvu que ça ne leur fît pas perdre leurs brevets. Or, notez comme les mauvaises économies nuisent aux affaires. La compagnie les nourrissait comme des gorets (j’ai bonne raison de le savoir) et j’ai observé chez mes compatriotes que si l’on touche à l’estomac des Écossais on en fait de vrais diables. Nourrissez-les bien, et ils vous mèneront une dragueuse en plein Atlantique et la feront aborder quelque part sur la côte d’Amérique. Mais dans le monde entier la mauvaise nourriture fait le mauvais service.
« MacRimmon reçut l’addition, et il ne m’en dit rien jusqu’à la fin de la semaine, où j’allai le trouver pour ravoir de la peinture, car nous avions appris que le Kite était affrété pour quelque part du côté de Liverpool.
« — Restez où l’on vous a mis, me dit le Diable aveugle. Mon cher, est-ce que vous prenez des bains de champagne ? Le Kite ne partira pas d’ici avant que je n’en aie donné l’ordre… et comment irais-je prodiguer de la peinture alors que le Lammerguyer est en cale pour je ne sais combien de temps encore ?
« Il s’agissait de notre grand cargo (dont MacIntyre était le mécanicien) qui était, je le savais, sorti du radoub depuis moins de trois mois. Ce matin-là je rencontrai le commis principal de MacRimmon (vous ne le connaissez pas) qui se mordait littéralement les ongles de dépit.
« — Le vieux est devenu maboul, me dit-il. Il a désarmé le Lammerguyer.
« — Il a peut-être ses raisons, répliquai-je.
« — Des raisons ! Il est fou.
« — Pour moi il ne sera fou que le jour où il se mettra à le faire peindre, dis-je.
« — C’est précisément ce qu’il a fait… et les frets du Sud-Amérique sont plus élevés que nous ne les reverrons de notre vie. Il l’a mis en cale sèche pour le repeindre… le repeindre… le repeindre ! dit le petit employé trépignant comme une poule sur une tôle brûlante. Cinq mille tonnes de fret possible qui moisissent en cale sèche, mon cher, et il distribue parcimonieusement la couleur par boîtes d’un quart de livre, car cela lui fend le cœur, tout fou qu’il est. Et le Grotkau… le Grotkau, pour comble… absorbe toutes les livres sterling qui devraient nous revenir à Liverpool.