« — Ils en parleront jusqu’à la fin de leurs jours, dit Bell. Un sauvetage de nuit en mer, aussi joli qu’à la scène. Le jeune Bannister et Calder sont au salon en train de boire, et dans six mois d’ici la chambre de commerce offrira une paire de jumelles au capitaine. C’est tout à fait philanthropique d’un bout à l’autre.
« Nous restâmes en panne jusqu’au jour — vous pouvez croire que nous l’attendions avec impatience — et nous vîmes le Grotkau, son nez un peu relevé, qui se fichait de nous. Il avait l’air totalement ridicule.
« — Il est en train de s’emplir par l’arrière, dit Bell ; sinon pourquoi serait-il si enfoncé de la poupe ? La queue d’arbre lui aura ouvert un trou dedans, et nous n’avons plus de canots. Il y a là trois cent mille livres, au bas mot, prêtes à se noyer sous nos yeux. Que faire ?
« Et ses coussinets chauffèrent à nouveau en une minute ; car c’est un homme sans pondération.
« — L’approcher d’aussi près que possible, dis-je. Donnez-moi une ceinture et une ligne de sauvetage, et je l’aborderai à la nage.
« Il y avait un peu de houle et dans le vent il faisait froid… très froid, mais ils avaient quitté le bord comme des passagers, le jeune Bannister et Calder avec les autres, en laissant le passavant abaissé du côté sous le vent. Négliger l’invite, ç’aurait été renier en face une providence manifeste. Nous étions à cinquante mètres quand Kinloch acheva de m’oindre d’huile à l’abri de la cuisine, et quand nous longeâmes le bâtiment, pour le sauvetage des trois cent mille livres je sautai à la mer. Mon bon, c’était froid à périr ; mais j’agis avec méthode, et en râclant la muraille j’arrivai en plein sur le caillebotis inférieur du passavant. Je ne m’y attendais pas du tout, je vous assure. Sans reprendre haleine, je m’écorchai les deux genoux sur le caillebotis et y grimpai avant le prochain coup de roulis. J’amarrai ma ligne au bastingage, et galopai à l’arrière jusqu’à la cabine du jeune Bannister, où je me séchai avec tout le contenu de sa couchette, et mis sur moi tout ce que je pus trouver en fait de vêtements pour rétablir ma circulation. Trois paires de caleçons, je me rappelle que je trouvai pour commencer… et ce n’était pas trop. Je n’ai jamais eu si froid de toute mon existence.
« Puis je m’en allai à la machine. Le Grotkau était, comme on dit, assis sur sa queue. Il avait un arbre d’hélice très court et sa machinerie était toute à l’arrière. Il y avait dans la salle de la machine trois ou quatre pieds d’eau noire et huileuse qui ballottaient çà et là ; cela faisait peut-être six pieds. Les portes de la chaufferie étaient fermées et boulonnées, et la chaufferie elle-même était passablement étanche ; malgré cela, pendant une minute, ce gâchis dans la salle de la machine me fit illusion. Mais rien que pour une minute, et encore parce que je n’étais pas, en manière de parler, aussi calme que d’ordinaire. Je regardai à nouveau pour me rendre compte. Cette eau noire était noire de fond de cale : de l’eau morte qui avait dû s’introduire par hasard, voyez-vous.
J’interrompis MacPhee.
— MacPhee, je ne suis qu’un passager, mais vous ne me ferez pas croire que six pieds d’eau peuvent s’introduire par hasard dans une salle de machine.
— Qui donc cherche à vous faire croire ci ou ça ? répliqua MacPhee. Je rapporte les faits en cause… les faits simples et naturels. Six ou sept pieds d’eau morte dans une chambre de machine, c’est un spectacle très inquiétant, quand on pense qu’il y en a probablement encore à venir ; mais je ne croyais pas que tel fût le cas, aussi, vous noterez, je n’étais pas inquiet.