« — Jetez-le à l’eau, ce galfâtre ! m’écriai-je, perdant patience.
« Et avant qu’il eût compris ce qui l’attendait, on s’empara de ce volontaire et on le balança, passé dans le double de la ligne de sauvetage. Je le halai à tour de bras sur la courbe de celle-ci… une recrue fort présentable, quand je lui eus fait rendre l’eau salée, car entre parenthèses il ne savait pas nager.
« Puis on ferla sur la ligne de sauvetage un filin de deux pouces avec une aussière au bout, et je fis passer le filin sur le tambour d’un treuil à main et halai l’aussière à bord, et nous l’amarrâmes aux bittes du Grotkau.
« Bell amena le Kite si près que je craignis de voir ce dernier, dans un coup de roulis, défoncer les tôles du Grotkau. Après m’avoir passé une autre ligne de sauvetage il fit marche arrière et il nous fallut recommencer toute la rude manœuvre au treuil avec une seconde aussière. Malgré tout Bell faisait bien : nous avions en perspective un long remorquage et quoique la Providence nous eût favorisés jusque-là, il était inutile d’en laisser trop à sa discrétion. Quand la seconde aussière fut amarrée, j’étais trempé de sueur, et je criai à Bell de rentrer son mou et de gagner le port. Mon auxiliaire était enclin à aider au travail surtout en demandant à boire, mais je lui déclarai tout net qu’il devait « serrer les ris et gouverner », en commençant par gouverner, car je voulais aller me reposer. Il gouverna… hum, enfin soit, il gouverna, façon de parler. Ou du moins il empoigna les manettes et les tourna d’un air sage, mais je doute que la Tour en sentît rien. Je me mis sur-le-champ dans la couchette du jeune Bannister et dormis à poings fermés. Je m’éveillai avec une faim dévorante. Une belle houle courait sur la mer, le Kite filait ses quatre milles à l’heure, et le Grotkau plaquait son nez dans les lames, tout en déviant et embardant à discrétion. Il se laissait remorquer de bien mauvaise grâce. Mais le plus honteux ce fut la nourriture. En râflant les tiroirs de la cuisine et des offices ainsi que les placards du carré, je me composai un repas que je n’aurais pas osé offrir au second d’un charbonnier de Cardiff ; et on dit pourtant, vous le savez, qu’un second de Cardiff mangerait du mâchefer pour épargner l’étoupe. Je vous affirme que c’était tout bonnement ignoble ! Les matelots, eux, avaient écrit ce qu’ils en pensaient sur la peinture fraîche du gaillard d’avant, mais je n’avais personne de convenable à qui me plaindre. Je n’avais rien d’autre à faire que de surveiller les aussières et le derrière du Kite qui s’épatait dans l’écume quand le bateau s’enlevait à la lame ; aussi je donnai de la vapeur à la servo-pompe arrière, et vidai la chambre de la machine. Il est inutile de laisser de l’eau en liberté sur un bateau. Quand elle fut asséchée, je descendis dans le tunnel de l’arbre d’hélice et découvris qu’il y avait une petite voie d’eau à travers le presse-étoupe, mais rien qui pût faire de la besogne. Selon mes prévisions l’hélice s’était détachée et Calder avait attendu l’événement la main sur son régulateur. Il me l’a raconté quand je l’ai revu à terre. A part cela il n’y avait rien de dérangé ni de cassé. Elle avait juste glissé au fond de l’Atlantique, aussi tranquillement qu’un homme qui meurt en étant prévenu… chose très providentielle pour tous ceux qu’elle concernait. Puis je passai en revue les œuvres mortes du Grotkau. Les canots avaient été broyés sur leurs portemanteaux, la lisse manquait par endroits, une manche à air ou deux avaient fichu le camp, et la rambarde de la passerelle était tordue par les lames ; mais les écoutilles restaient étanches, et le bâtiment n’avait aucun mal. Pardieu, j’en vins à le haïr comme un être humain, car je passai à son bord huit jours à me morfondre, crevant la faim… oui, littéralement… à une encâblure de l’abondance. Du matin au soir je restai dans la couchette à lire le Misogyne, le plus beau livre qu’ait jamais écrit Charlie Reade, et à me curer les dents. C’était assommant au suprême degré. Huit jours, mon cher, que je passai à bord du Grotkau, et je n’y mangeai pas une seule fois à ma faim. Rien d’étonnant si son équipage ne voulait plus y rester. Mon auxiliaire ? Oh ! je le faisais turbiner pour le maintenir en forme. Je le faisais turbiner pour deux.
« Cela se mit à souffler quand nous arrivâmes sur les sondes, ce qui me força de rester auprès des aussières, amarré au cabestan et respirant entre les coups de mer. Je faillis mourir de froid et de faim, car le Grotkau remorquait tel un chaland, et Bell le halait à travers tout. Il y avait beaucoup de brume dans la Manche, d’ailleurs. Nous avions le cap à terre pour nous guider sur un phare ou l’autre, et nous faillîmes passer sur deux ou trois bateaux pêcheurs, qui nous crièrent que nous étions tout près de Falmouth. Alors nous fûmes quasi coupés en deux par un ivrogne de transport de fruits étranger qui se fourvoyait entre nous et la côte, et la brume s’épaissit de plus en plus cette nuit-là, et je m’apercevais à la remorque que Bell ne savait plus où il était. Fichtre, nous le sûmes au matin, car le vent souffla le brouillard comme une chandelle, et le soleil se dégagea, et aussi sûr que MacRimmon m’a donné mon chèque, l’ombre du phare d’Eddystone se projetait en travers de notre grelin de remorque ! Nous étions près… ah ! ce que nous étions près ! Bell fit virer le Kite avec une secousse qui faillit emporter les bittes du Grotkau, et je me souviens d’avoir remercié mon Créateur dans la cabine du jeune Bannister quand nous fûmes en dedans du brise-lames de Plymouth.
« Le premier à monter à bord fut MacRimmon avec Dandie. Vous ai-je dit que nos ordres étaient de ramener à Plymouth tout ce que nous trouverions ? Le vieux diable venait juste d’arriver la veille au soir, en tirant ses déductions de ce que Calder lui avait dit lorsque le courrier eut débarqué les gens du Grotkau. Il avait exactement calculé notre horaire. Je venais de héler Bell pour avoir quelque chose à manger, et quand le vieux vint nous rendre visite il m’envoya ça dans le même canot que MacRimmon. Il riait et se tapait sur les cuisses et faisait jouer ses sourcils pendant que je mangeais. Il me dit :
« — Comment nourrissent-ils leurs hommes, Holdock, Steiner et Chase ?
« — Vous le voyez, dis-je, en faisant sauter le bouchon de ma seconde bouteille de bière. Je n’ai pas pris goût à être affamé, MacRimmon.
« — Ni à nager, dit-il, car Bell lui avait conté comment j’avais porté la ligne à bord. Bah ! je pense que vous n’y perdrez pas. Quel fret aurions-nous pu mettre dans le Lammerguyer qui eût égalé un sauvetage de quatre cent mille livres… bâtiment et cargaison ? hein, MacPhee ? Ceci tranche dans le vif à Holdock, Steiner et Chase et Cie Limited, hein, MacPhee ? Et je souffre encore de démence sénile, hein, MacPhee ? Et je ne suis pas fou, dites, avant de commencer à peindre le Lammerguyer, hein, MacPhee ? Tu peux bien lever la patte, Dandie ! C’est moi qui ris d’eux tous… Vous avez trouvé de l’eau dans la chambre de la machine ?
« — Pour parler sans ambages, répliquai-je, il y avait de l’eau.