[26] Membre du sinn-fein, société secrète irlandaise.
— Quand je serai guéri de mes diverses maladies, j’aurai un petit entretien particulier avec toi. En attendant… gare !
Térence lança une fiole pharmaceutique vide à la tête d’Ortheris, et se laissa retomber dans une chaise longue, et Ortheris vint m’exposer par trois fois son opinion sur Mulvaney… chaque fois en des termes entièrement inédits.
— Il y aura de la casse un de ces jours, conclut-il. Bah ! ce n’est pas de ma faute, mais c’est dur pour la compagnie B.
C’était très dur pour la compagnie B, car vingt vétérans ne peuvent mettre au pas deux fois ce nombre de niguedouilles et se maintenir eux-mêmes au pas. On aurait dû distribuer les recrues dans le régiment avec plus d’équité, mais le colonel trouvait bon de les masser en une compagnie où il y avait une bonne proportion d’anciens soldats. Il en fut récompensé un matin, de bonne heure, où le bataillon s’avançait par échelons de compagnie en partant de la droite. L’ordre fut donné de former les carrés de compagnie, qui sont des petits blocs d’hommes compacts, auxquels une ligne de cavalerie qui charge n’aime pas du tout de se frotter. La compagnie B était sur le flanc gauche et avait tout le temps de savoir ce qui se passait. Pour cette raison, probablement, elle s’amalgama en quelque chose d’analogue à un buisson d’aloès flétri, dont les baïonnettes pointaient dans toutes les directions possibles et imaginables, et elle garda cette forme de buisson, ou de bastion informe, jusqu’au moment où la poussière se fut abattue et où le colonel put voir et parler. Il fit les deux, et la partie oratoire fut reconnue par le régiment comme le plus beau chef-d’œuvre où le vieux eût jamais atteint depuis ce jour exquis où, à un combat simulé, une division de cavalerie trouva moyen de passer sur le ventre à sa ligne d’éclaireurs. Il déclara, quasi en pleurant, qu’il n’avait pas donné l’ordre de former des groupes, et qu’il aimait voir un peu d’alignement çà et là parmi les hommes. Il s’excusa ensuite d’avoir pris par erreur la compagnie B pour des hommes. Elle n’était, dit-il, composée que de frêles petits enfants, et comme il ne pouvait leur offrir à chacun une petite voiture et une nourrice (ceci peut sembler comique à lire, mais la compagnie B l’entendit de ses oreilles et sursauta), ils n’avaient apparemment rien de mieux à faire que de retourner à l’école de section. Dans ce but il se proposait de les envoyer, en dehors de leur tour, en garnison au fort Amara, à huit kilomètres de distance — la compagnie D, qui était la prochaine désignée pour ce service odieux, faillit acclamer le colonel. Il espérait sincèrement qu’une fois là, leurs gradés viendraient à bout de les dresser jusqu’à la mort, puisqu’ils ne servaient à rien dans leur vie actuelle.
Ce fut une scène excessivement pénible. Quand l’exercice fut terminé et les hommes libres de s’entretenir, je me hâtai de m’approcher du quartier de la compagnie B. Il n’y eut tout d’abord pas d’entretien, car chaque ancien soldat prit un bleu et le rossa très solidement. Les sous-offs n’eurent pour ces incidents ni yeux ni oreilles. Ils laissèrent les casernes à elles-mêmes, et Ortheris améliora la situation par un laïus. Je n’entendis pas ce laïus, mais on en citait encore des bribes plusieurs semaines plus tard. Il concernait l’origine, la parenté et l’éducation de chaque homme de la compagnie désigné nominalement ; il donnait une description complète du fort Amara, du double point de vue hygiénique et social ; et il se terminait par un extrait des devoirs généraux du soldat : quel est le rôle des bleus dans la vie, et le point de vue d’Ortheris sur le rôle et le sort des recrues de la compagnie B.
— Vous ne savez pas manœuvrer, vous ne savez pas marcher, vous ne savez pas tirer… bande de bleusards ! A quoi servez-vous donc ? Vous mangez et vous dormez, et puis vous remangez et vous allez trouver le major pour avoir des médicaments quand vos boyaux sont détraqués, tout comme si vous étiez, n. d. D., des généraux. Et maintenant vous avez mis le comble à tout, tas de bougres aux yeux de chauves-souris, en nous faisant partir pour cette ordure de fort Amara. Nous vous fortifierons quand nous serons là-bas ; oui, et solidement encore. Ne croyez pas que vous êtes venus à l’armée pour boire de l’eau purgative, encombrer la compagnie et rester couchés sur vos lits à gratter vos têtes de lard. Vous pouviez faire ça chez vous en vendant des allumettes, ce qui est tout ce dont vous êtes capables, tas d’ouvreurs de portières, marchands de jouets d’un sou et de lacets de bottines, rabatteurs louches, hommes-sandwiches ! Je vous ai parlé aussi bien que je sache, et vous donne bon avis, parce que si Mulvaney cesse de tirer au flanc… s’il sort de l’hôpital… quand vous serez au fort, je gage que vous regretterez de vivre.
Telle fut la péroraison d’Ortheris, et elle fit donner à la compagnie B le nom de Brigade des Cireurs de Bottes. Leurs piètres épaules chargées de cette honte, ils se rendirent au fort Amara en service de garnison, avec leurs officiers, qui avaient reçu l’ordre de leur serrer la vis. Le métier militaire, à la différence de toute autre profession, ne peut s’enseigner au moyen de manuels à un shilling. D’abord on doit souffrir, puis on doit apprendre et son métier, et le sentiment de dignité que procure cette connaissance. La leçon est dure, dans un pays où le militaire n’est pas un personnage en rouge, qui arpente la rue pour se faire regarder, mais une réalité vivante et cheminante, dont on peut avoir besoin dans le plus bref délai, alors qu’on n’a pas le temps de dire : « Ne vaudrait-il pas mieux ? » et « Voudriez-vous, je vous prie ? »
Les trois officiers de la compagnie exerçaient à tour de rôle. Quand le capitaine Brander était fatigué, il passait le commandement à Maydew, et quand celui-ci était enroué il transmettait au sous-lieutenant Ouless la tâche de seriner aux hommes l’école de section et celle de compagnie jusqu’à ce que Brander pût reprendre. En dehors des heures d’exercice les anciens soldats parlaient aux recrues comme il convient à des vétérans, et sous l’action des quatre forces à l’œuvre sur eux, les hommes de la nouvelle classe commençaient à se tenir sur leurs pieds et à sentir qu’ils appartenaient à une arme honorable. Ceci fut démontré par ce qu’une ou deux fois ils se regimbèrent contre les conférences techniques d’Ortheris.
— Laisse tomber ça, mon gars, lui dit Learoyd en venant à la rescousse. Les loupiots se rebecquent. Ils ne sont pas aussi mauvais que nous le pensions.