— Ah ! oui. Vous vous croyez maintenant des soldats, parce que vous ne tombez plus l’un sur l’autre à l’exercice, n’est-ce pas ? Vous croyez que parce que la poussière ne vous encrasse pas d’un bout de la semaine à l’autre, vous êtes des gens propres. Vous croyez que parce que vous savez tirer votre flingot sans fermer les deux yeux, vous êtes capable de vous battre, n’est-ce pas ? Vous verrez ça plus tard, dit Ortheris à la chambrée en général. Non que vous ne valiez pas un peu mieux qu’au début, ajouta-t-il avec un geste aimable de son brûle-gueule.
Ce fut durant cette période de transition que je rencontrai une fois de plus la nouvelle classe. Les officiers, oubliant, dans le zèle de la jeunesse, que les anciens soldats qui encadraient les sections devaient souffrir également d’avoir ce matériel brut à forger, les avaient rendus tous un peu aplatis et mal en train, à force de les exercer sans cesse dans la cour, au lieu de faire marcher les hommes en plein champ et de leur faire faire du service en campagne. Le mois de service de garnison au fort était presque terminé, et la compagnie B était tout à fait capable de manœuvrer avec un régiment qui se respectait à moitié. Ils manquaient encore d’élégance et de souplesse — cela viendrait en son temps — mais dès à présent ils étaient passables. Un jour je rencontrai Maydew et m’informai de leur santé. Il me dit que le jeune Ouless était cet après-midi-là en train de donner le coup de fion à une demi-compagnie d’entre eux dans la grande cour près du bastion est du fort. Comme il était samedi je sortis pour savourer la beauté plénière de l’oisiveté en regardant d’autres hommes peiner dur.
Sur le bastion est, les canons trapus de quarante livres se chargeant par la culasse faisaient un lit de repos très convenable. On pouvait s’étaler de tout son long sur le fer échauffé à la température du sang par le soleil d’après-midi et découvrir une bonne vue du terrain d’exercice qui s’étendait entre la poudrière et la courtine du bastion.
Je vis arriver une demi-compagnie commandée pour l’exercice, puis Ouless sortit de son quartier en achevant d’ajuster ses gants, et j’entendis le premier « … tion ! » qui stabilise les rangs et montre que le travail a commencé. Alors je m’évadai en mes propres pensées : le grincement des bottes et le claquement des fusils leur faisait un bon accompagnement, et la ligne de vestes rouges et de pantalons noirs un arrière-plan convenable. Je songeais à la formation d’une armée territoriale pour l’Inde… une armée d’hommes à solde spéciale, enrôlés pour vingt ans de service dans les possessions indiennes de Sa Majesté, avec faculté de s’appuyer sur des certificats médicaux pour obtenir une prolongation de cinq ans, et une pension assurée au bout. Cela ferait une armée comme on n’en avait jamais vu… cent mille hommes entraînés recevant d’Angleterre chaque année cinq, non, quinze mille hommes, faisant de l’Inde leur patrie, et autorisés, bien entendu, à se marier. Oui, pensais-je, en regardant la ligne d’infanterie évoluer çà et là, se scinder et se reformer, nous rachèterions Cachemir à l’ivrogne imbécile qui en fait un enfer, et nous y établirions nos régiments des plus mariés — les hommes qui auraient servi dix ans de leur temps — et là ils procréeraient des soldats blancs, et peut-être une réserve de combattants Eurasiens[27]. Cachemir en tout cas était le seul pays de l’Inde que les Anglais pussent coloniser, et, si nous prenions pied là, nous pourrions…
[27] Métis d’Européen et d’Asiatique.
Oh ! c’était un beau rêve ! Je laissai loin derrière moi cette armée territoriale forte d’un quart de million d’hommes, poussai de l’avant jusqu’à une Inde autonome, louant des cuirassés à la mère-patrie, gardant Aden d’une part et Singapour de l’autre, payant l’intérêt de ses emprunts avec une régularité admirable, mais n’empruntant pas d’hommes d’au delà de ses frontières propres… une Inde colonisée, manufacturière, avec un budget toujours en excédent et son pavillon à elle. Je venais de m’introniser moi-même comme vice-roi, et, en vertu de ma fonction, venais d’embarquer quatre millions de vigoureux et entreprenants indigènes, à destination de l’archipel malais où l’on demande toujours de la main-d’œuvre et où les Chinois se répandent trop vite, quand je m’aperçus que les choses n’allaient pas tout droit pour la demi-compagnie. Il y avait beaucoup trop de traînement de pieds, d’évolutions et de « au temps ». Les sous-offs harcelaient leurs hommes, et je crus entendre Ouless appuyer un de ses ordres d’un juron. Il n’était pas autorisé à le faire, vu que c’était un cadet qui n’avait pas encore appris à émettre deux fois de suite ses commandements sur le même diapason. Tantôt il glapissait, et tantôt il grondait ; et une voix claire et sonore, douée d’un accent mâle, a plus d’influence sur la manœuvre qu’on ne le pense. Il était nerveux aussi bien à l’exercice qu’au mess, parce qu’il avait conscience de n’avoir pas encore fait ses preuves. L’un de ses chefs de bataillon avait dit en sa présence :
— Ouless a encore à faire peau neuve une fois ou deux et il n’a pas l’intelligence de s’en apercevoir.
Cette remarque était restée dans l’esprit d’Ouless, et elle le faisait réfléchir sur lui-même dans les petites choses, ce qui n’est pas le meilleur entraînement pour un jeune homme. Au mess il s’efforçait d’être cordial, et devenait trop expansif. Alors il s’efforçait de s’enfermer dans sa dignité, et se montrait morne et bourru. Il ne faisait que chercher le juste milieu et la note exacte, et n’avait trouvé ni l’un ni l’autre, parce qu’il ne s’était jamais vu en face d’une grande circonstance. Avec ses hommes il était aussi mal à l’aise qu’avec ses collègues du mess, et sa voix le trahissait. Je l’entendis lancer deux ordres, et ajouter :
— Sergent, que fait donc cet homme du dernier rang, n. d. D. ?
C’était passablement mauvais. Un officier de compagnie ne doit jamais demander de renseignement aux sergents. Il commande, et les commandements ne sont pas confiés à des syndicats.