« Et je le vois qui s’encourt d’un côté, tout en fourrant les menottes dans sa poche, car c’était la propriété du gouvernement ; et les hommes de garde s’encourent de l’autre, et tous les dog-carts galopent dans toutes les directions, et me voilà tout seul en présence de la poche rouge d’une bouche d’éléphant de douze mètres de hauteur au garrot, trois mètres de large, avec des défenses longues comme la colonne d’Ochterlony. C’est ainsi du moins qu’il m’apparut d’abord. Il n’était peut-être pas tout à fait aussi formidable ni tout à fait aussi grand, mais je ne m’arrêtai pas à planter des jalons. Sainte Mère du Ciel ! ce que je détalai sur la route ! La bête se mit à explorer le conduit avec l’officier d’artillerie dedans ; et ce fut mon salut. Je trébuchai sur un des mousquetons dont s’étaient débarrassés les hommes de garde (des bandits sans esprit militaire) et en me relevant je faisais face de l’autre côté. L’éléphant cherchait après l’officier d’artillerie. Je vois encore son gros dos rond. A part qu’il ne fouit pas, il se comporta exactement comme cette petite Vixen-ci devant un trou de rat. Il mit sa tête à ras de terre (ma parole, il se tenait quasi dessus) pour regarder dans le conduit ; après quoi il grogna, et s’encourut à l’autre bout pour voir si l’officier n’était pas sorti par la porte de derrière ; puis il fourra sa trompe dans le tuyau, d’où il la retira pleine de boue ; et de souffler la boue au loin, et de grogner, et de jurer ! Ma parole, il invoqua toutes les malédictions du ciel sur cet officier ; mais ce qu’un éléphant de l’intendance pouvait avoir affaire avec un officier d’artillerie, cela me dépassait. Comme je n’avais nulle part à aller si ce n’est à la boîte, je restai sur la route avec le flingot, un snider sans munitions, à philosopher sur l’arrière-train de l’animal. Tout autour de moi, à des lieues et des lieues, c’était un désert plein de vociférations, car chaque être humain à deux jambes, ou à quatre pour la circonstance, s’était dissimulé, et ce vieux paillard se tenait sur sa tête à tracasser et à grogner sur le conduit, la queue dressée au ciel et s’efforçant de trompeter avec sa trompe bourrée sur trois pieds de long de balayures de la route. Vingt dieux ! c’était fâcheux à voir !

« Après quoi il m’aperçut seul debout dans tout le vaste monde, appuyé sur le flingot. Il en fut déconcerté, car il s’imagina que j’étais l’officier d’artillerie sorti à son insu. Il regarda le conduit entre ses pieds, puis il me regarda, et je me dis : « Térence mon fils, tu as trop longtemps contemplé cette arche de Noé. Sauve qui peut ! » Dieu sait que j’aurais voulu lui dire que je n’étais qu’un pauvre simple soldat en route pour la boîte, et pas du tout, du tout un officier ; mais il mit ses oreilles en avant de sa grosse tête, et je reculai sur la route en serrant le flingot : j’avais le dos aussi froid qu’une pierre tombale, et le fond de ma culotte, par où j’étais sûr qu’il m’attraperait, frémissait d’une appréhension irritante.

« J’aurais pu courir jusqu’à extinction, parce que j’étais entre les deux lignes droites de la route, et qu’un homme seul, aussi bien que mille, se conduit comme un troupeau en ce qu’il reste entre des limites tracées à droite et à gauche.

— De même les canaris, dit Ortheris invisible dans les ténèbres. On trace une ligne sur une fichue petite planchette, on met dessus leur fichu petit bec ; ils y restent pour l’éternité, amen. J’ai vu tout un régiment, je l’ai vu, marcher tels des crabes en longeant le bord d’un fossé d’irrigation de soixante centimètres, au lieu de s’aviser de le sauter. Les hommes, c’est des moutons… des fichus moutons. Continue.

— Mais je vis son ombre du coin de l’œil, continua l’homme aux aventures, et je me dis : « Vire, Térence, vire ! » Et je virai. Vrai, je crus entendre les étincelles jaillir sous mes talons ; et je m’enfilai dans le plus proche compound[7], ne fis qu’un bond de la porte à la véranda de la maison, et tombai sur une ribambelle de négros, en sus d’un garçon demi-caste à un pupitre, qui tous fabriquaient des harnais. C’était l’Emporium de voitures Antonio à Cawnpore. Vous connaissez, monsieur ?

[7] Enceinte d’une habitation.

« Mon vieux mammouth avait dû virer de front avec moi, car je n’étais pas encore dans la boutique, que sa trompe vint claquer dans la véranda tel un ceinturon dans une rixe de chambrée. Les négros et le garçon demi-caste se mirent à hurler et s’enfuirent par la porte de derrière, et je restai seul comme la femme de Loth, au milieu des harnais. Ça donne rudement soif, les harnais, à cause de l’odeur.

« J’allai dans la pièce du fond, sans que personne m’y invitât, et trouvai une bouteille de whisky et une gargoulette d’eau. Le premier et le second verre ne me firent aucun effet, mais le quatrième et le cinquième agirent sur moi comme il faut, et m’inspirèrent du dédain pour les éléphants. « Térence, que je me dis, pour manœuvrer, occupe le terrain supérieur ; et tu arriveras bien à être général », que je me dis. Et là-dessus je montai sur le toit plat en terre et risquai un œil par-dessus le parapet, avec précaution. Dans le compound, mon vieux ventre-en-tonneau faisait les cent pas, cueillant un brin d’herbe par-ci et un roseau par-là, on aurait dit tout à fait notre colonel d’à présent quand sa femme lui a rabattu le caquet et qu’il se balade pour passer sa colère. Il me tournait le dos, et au même instant je lâchai un hoquet. Il s’arrêta court, une oreille en avant, comme une vieille dame avec un cornet acoustique, et sa trompe allongée comme une gaffe tendue. Puis il agita l’oreille en disant : « En croirai-je mes sens ? » aussi net que de l’imprimé, et il recommence à se balader. Vous connaissez le compound d’Antonio ? Il était aussi plein alors que maintenant de carrioles neuves et vieilles, de carrioles d’occasion et de carrioles à louer… landaus, barouches, coupés et bagnoles de tout genre. Alors je lâchai un nouveau hoquet et il se mit à examiner le sol au-dessous de lui, en faisant vibrer sa queue, d’irritation. Puis il plaqua sa trompe autour du brancard d’une bagnole et la tira à l’écart d’un air circonspect et pensif. « Il n’est pas là », qu’il se dit en fouillant dans les coussins avec sa trompe. Alors j’eus un nouveau hoquet, sur quoi il perdit patience pour tout de bon, à l’instar de celui-ci dans les lignes.

L’éléphant à canon lançait coup sur coup des trompettements indignés, au scandale des autres animaux qui avaient fini de manger et souhaitaient dormir. Dans l’intervalle des clameurs on l’entendait tirailler sans cesse sur l’anneau de son pied.

— Comme je disais, reprit Mulvaney, il se conduisit ignoblement. Convaincu que j’étais caché là tout près, il décocha son pied de devant comme un marteau-pilon, et cette bagnole s’en retourna parmi les autres voitures, tel un canon de campagne qui recule. Puis il l’attira de nouveau à lui et la secoua, ce qui bien entendu la mit en petits morceaux. Après quoi ce fut la folie complète, et trépignant, aliéné, il démolit des quatre pieds tout le stock d’Antonio pour la saison. Il ruait, il s’écartelait, il piétinait, il pilait le tout ensemble, et sa grosse tête chauve brimbalait de haut en bas, grave comme un rigodon. Il attrapa un coupé tout flambant neuf, et le projeta dans un coin, où l’objet s’ouvrit comme un lis qui s’épanouit, et il s’empêtra bêtement un pied dans les débris, tandis qu’une roue tournoyait sur sa défense. Là-dessus il se fâcha, et en fin de compte il s’assit en vrac parmi les voitures, qui le hérissèrent de leurs esquilles, si bien qu’on eût dit une pelote à épingles bondissante. Au milieu de ce fracas, alors que les carrioles grimpaient l’une par-dessus l’autre, ricochaient sur les murs de terre et déployaient leur agilité, tandis qu’il leur arrachait les roues, j’entendis sur les toits un bruit de lamentations désespérées. C’était la firme et la famille d’Antonio qui nous maudissaient, lui et moi, du toit de la maison voisine, moi parce que je m’étais réfugié chez eux, et lui parce qu’il exécutait un pas de danse avec les voitures de l’aristocratie.