« — Distrayez son attention ! me dit Antonio, lequel en superbe gilet blanc, trépignait sur le toit. Distrayez son attention, qu’il dit, ou je vous attaque en justice.
« Et toute la famille de me crier :
« — Donnez-lui un coup de pied, monsieur le militaire.
« — Il se distrait bien de lui-même, que je réponds.
« C’était risquer sa vie que de descendre dans la cour. Mais pour faire preuve de bonne volonté, je jetai la bouteille de whisky (elle n’était pas pleine à mon arrivée) sur l’animal. Il se détourna de ce qui restait de la dernière carriole et fourra sa tête dans la véranda, à moins d’un mètre sous moi. Je ne sais si ce fut son dos qui me tenta, ou si ce fut l’effet du whisky. En tout cas, lorsque je repris conscience de moi, je me vis les mains pleines de boue et de mortier, à quatre pattes sur son dos, et mon snider en train de glisser sur la déclivité de sa tête. Je le rattrapai, et, me débattant sur son garrot, enfonçai mes genoux sous les grandes oreilles battantes ; puis, avec un barrit qui me retentit le long du dos et dans le ventre, nous sortîmes triomphalement du compound. Alors je m’avisai du snider, l’empoignai par le canon, et cognai l’éléphant sur la tête. C’était absolument vain… comme de battre le pont d’un transport de troupes avec une canne pour faire arrêter les machines parce qu’on a le mal de mer. Mais je persévérai jusqu’à en suer, si bien qu’à la fin, après n’y avoir fait aucune attention, il commença à grogner. Je tapai de toutes les forces que je possédais en ce temps-là, et il se peut que ça l’ait incommodé. A soixante kilomètres à l’heure nous retournâmes au terrain d’exercices, en trompettant avec ostentation. Je ne cessai pas une minute de le marteler : c’était afin de le détourner de courir sous les arbres et de me racler de son dos comme un cataplasme. Le champ de manœuvre comme la route était entièrement désert, mais les hommes de troupe étaient sur les toits des casernes, et dans les intervalles des grognements de mon vieux Transbordeur et des miens (car mon cassage de cailloux m’avait donné du ton) je les entendais applaudir et acclamer. Il se troubla de plus en plus, et se mit à courir en cercle.
« Pardieu, Térence, que je me dis en moi-même, il y a des limites à tout. Tu m’as bien l’air de lui avoir fêlé le crâne, et quand tu sortiras de la boîte, on te mettra en prévention, pour avoir tué un éléphant du gouvernement. »
« Là-dessus je le caressai.
— Comment diantre as-tu pu faire ? interrompit Ortheris. Autant vaudrait flatter une barrique.
— J’ai essayé de toutes sortes d’épithètes aimables, mais comme j’étais un peu plus qu’ému, je ne savais plus comment m’adresser à lui. « Bon Chien-chien », que je disais, « Joli minet », ou encore : « Brave jument » ; et là-dessus, pour achever de l’amadouer, je lui allongeai un coup de crosse et il se tint tranquille au milieu des casernes.
« — Qui est-ce qui va m’enlever de dessus ce volcan meurtrier ? que je demande à pleine voix.