— Et si je sortais, il est probable que j’attraperais le jeune Ouless par le fond de sa culotte et que j’en ferais un exemple devant les hommes. Quand Dinah reviendrait je serais en prévention de conseil de guerre, et tout cela pour un petit bout de gamin qui deviendra quand même un bon officier. Qu’est-ce qu’il va faire, monsieur, savez-vous ?
— Qui donc ? fis-je.
— Le gamin, bien sûr. Je ne crains rien pour l’homme. Bon Dieu, tout de même, si c’était arrivé à moi… mais ça n’aurait pas pu m’arriver… je lui aurais fait percer sa dent de sagesse sur la garde de son épée.
— Je ne pense pas qu’il sache lui-même ce qu’il veut faire, répondis-je.
— Cela ne m’étonne pas, reprit Térence. Il y a beaucoup à réfléchir pour un jeune homme quand il a fait le mal et qu’il le sait, et qu’il s’évertue à le réparer. Avertissez de ma part notre petit homme de là-bas que s’il avait mouchardé à son officier supérieur, je serais allé au fort Amara pour l’envoyer bouler dans le fossé du fort, lequel a quinze mètres de profondeur.
Ortheris n’était pas en assez bonnes dispositions pour qu’on pût lui parler. Il rôdait çà et là avec Learoyd, méditant, à ce que je pouvais comprendre, sur son honneur perdu, et usant, à ce que je pouvais entendre, d’un langage incendiaire. Learoyd approuvait d’un signe de tête, et crachait et fumait, et approuvait de nouveau ; il devait être pour Ortheris d’un grand réconfort… d’un réconfort presque aussi grand que Samuelson, qu’Ortheris rudoyait odieusement. Samuelson le Juif ouvrait-il la bouche pour faire la remarque la plus inoffensive, qu’Ortheris s’élançait dessus avec armes et bagages tandis que la chambrée regardait, ébahie.
Ouless était rentré en lui-même pour méditer. Je l’apercevais de temps à autre, mais il m’évitait parce que j’avais été témoin de sa honte et que je lui avais dit ma façon de penser. Il semblait triste et mélancolique, et trouvait sa demi-compagnie rien moins que plaisante à faire manœuvrer. Les hommes accomplissaient leur tâche et lui donnaient très peu d’ennui, mais au moment où ils auraient dû sentir leur équilibre et montrer qu’ils le sentaient, par du ressort, de l’allant et du mordant, toute élasticité s’évanouissait, et ce n’était plus que de la manœuvre aux cartouches en bois. Il y a dans une ligne d’hommes bien formés une jolie petite vibration tout à fait analogue au jeu d’une épée bien trempée. La demi-compagnie d’Ouless se mouvait comme un manche à balai et se serait cassée aussi aisément.
J’en étais à me demander si Ouless avait envoyé de l’argent à Ortheris, ce qui eût été mauvais, ou s’il lui avait fait des excuses en particulier, ce qui eût été pire, ou s’il avait décidé de laisser passer l’affaire sans plus, ce qui eût été le pire de tout, quand je reçus l’ordre de quitter la garnison pour un temps. Je n’avais pas interrogé directement Ortheris, car son honneur n’était pas mon honneur, et il en était le gardien, et je n’aurais rien obtenu de lui que des gros mots.
Après mon départ il m’arriva fréquemment de ressonger au sous-lieutenant et au simple soldat du fort Amara, et je me demandais comment tout cela finirait.
Je revins au début du printemps. La compagnie B avait quitté le fort Amara pour reprendre son service régulier à la garnison ; sur le mail les roses s’apprêtaient à fleurir, et le régiment, qui entre autres choses avait été à un camp d’exercice, faisait alors son école à feu du printemps sous la surveillance d’un adjudant-major qui jugeait faible la moyenne de son tir. Il avait piqué d’honneur les officiers de la compagnie, et ceux-ci avaient acheté pour leurs hommes des munitions en supplément… celles que fournit le gouvernement sont tout juste bonnes à encrasser les fusils… et la compagnie E, qui comptait beaucoup de bons tireurs, exultait et offrait de se mesurer avec toutes les autres compagnies, et les tireurs de troisième classe étaient désolés d’avoir jamais vu le jour, et tous les lieutenants avaient acquis un superbe teint basané pour être restés aux cibles de six à huit heures par jour.