— J’ai vu, répondis-je, car je me sentais peu enclin à la politesse.
— Que diable dois-je faire ? (Il se mordit le doigt de nouveau.) J’ai dit à Brander ce que j’avais fait. J’ai frappé cet homme.
— Je le sais parfaitement, dis-je, et je ne pense pas qu’Ortheris l’ait déjà oublié.
— Ou… i. Mais que je crève si je sais ce que je dois faire. Changer de compagnie, je suppose. Je ne puis demander à cet homme de permuter, je suppose. Hein ?
L’idée offrait des rudiments de bon sens, mais il n’aurait pas dû venir à moi ni à personne d’autre pour demander de l’aide. C’était son affaire à lui, et je le lui déclarai. Il ne semblait pas convaincu, et se mit à parler des chances qu’il avait d’être cassé. Alors, en considération d’Ortheris non vengé, il me prit fantaisie de lui faire un beau tableau de son insignifiance dans le plan de la création. Il avait à douze mille kilomètres de là un papa et une maman, et peut-être des amis. Ils compatiraient à son malheur, mais personne d’autre ne s’en soucierait pour un sou. Il ne serait pour tout le monde ni plus ni moins que le lieutenant Ouless du Vieux Régiment, renvoyé du service de la Reine pour conduite indigne d’un officier et d’un homme d’honneur. Le général en chef, qui ratifierait les décisions du conseil de guerre, ne saurait pas qui il était ; son mess ne parlerait plus de lui ; il s’en retournerait à Bombay, s’il avait de quoi regagner l’Europe, plus seul que quand il l’avait quittée. Finalement — car je complétai le tableau avec soin — il n’était rien qu’une minime touche de rouge dans la vaste étendue de l’Empire des Indes. Il devait surmonter cette crise à lui seul, et personne ne pourrait l’aider, et personne ne se souciait (ce n’était pas vrai, car je m’en souciais énormément : il avait dit la vérité sur-le-champ au capitaine Brander) qu’il la surmontât ou non. A la fin ses traits se raffermirent et sa personne se roidit.
— Cela suffit. Je vous remercie. Je ne tiens pas à en entendre davantage.
Et il regagna sa chambre.
Brander m’entreprit ensuite et me posa des questions ridicules… si j’avais vu Ouless lacérer la tunique sur le dos d’Ortheris. Je connaissais la besogne accomplie par la languette d’argent tranchante, mais je m’efforçai de convaincre Brander de ma complète, absolument complète ignorance de cette manœuvre. Je me mis à lui exposer en détail mes rêves concernant la nouvelle armée territoriale de l’Inde, et il me quitta.
Je passai plusieurs jours sans voir Ortheris, mais j’appris que quand il était revenu auprès de ses camarades il leur avait raconté l’histoire du coup en des termes imagés. Le Juif Samuelson déclara alors que cela ne valait pas la peine de vivre dans un régiment où l’on vous faisait manœuvrer jusqu’à épuisement et où l’on vous battait comme des chiens. La remarque était des plus innocentes, et concordait exactement avec les opinions émises précédemment par Ortheris. Malgré cela Ortheris avait traité Samuelson de Juif ignoble, l’avait accusé de taper à coups de pied sur la tête des femmes à Londres, et d’avoir pour cela hurlé sous le chat à neuf queues, l’avait pourchassé comme un bantam pourchasse un coq de basse-cour, d’un bout à l’autre de la chambrée. Après quoi il avait lancé tous les objets de la valise de Samuelson, ainsi que sa literie, dans la véranda et la poussière du dehors, rouant de coups Samuelson à chaque fois que le pauvre ahuri se baissait pour ramasser quelque chose. Mon informateur ne comprenait rien à cette incohérence, mais il m’apparut, à moi, qu’Ortheris avait passé sa colère sur le Juif.
Mulvaney apprit l’histoire à l’hôpital. D’abord son visage s’assombrit, puis il cracha, et finit par rire. Je lui suggérai qu’il ferait bien de reprendre son service, mais tel n’était pas son point de vue, et il m’affirma qu’Ortheris était bien capable de s’occuper de lui-même et de ses propres affaires. Il ajouta :