Par Shafiz Ullah Khan, fils de Hyat Ullah Khan, à l’honorable service de Son Altesse le Rao Sahib du Jagesur, qui est sur la frontière nord de l’Hindoustan, et aide-de-camp de Son Altesse, à Kazi Jamal-ud-din, fils de Kazi Ferisht-ud-din Khan, au service du Rao Sahib, son ministre très honoré. De ce lieu que l’on nomme le club Northbrook, dans la ville de Londres, sous l’ombre de l’Impératrice, ceci est écrit :

Entre frère et frère d’élection, il n’est pas besoin de longues protestations d’Amour et de Sincérité. Le Cœur parle à nu au Cœur, et la Tête répond de tout. Gloire et Honneur sur ta maison jusqu’à la fin des siècles et une tente sur les frontières du paradis.

Mon Frère, — Concernant l’objet de ma mission, voici le rapport. J’ai acheté pour le Rao Sahib et payé soixante livres sur chaque cent, les choses qu’il désirait le plus. Soit : deux des grands chiens-tigres couleur daim, mâle et femelle, leur pédigrée étant écrit sur papier, et des colliers d’argent ornant leurs cous. Pour le plus grand plaisir du Rao Sahib, je les envoie aussitôt par le steamer, aux soins d’un homme qui en rendra compte à Bombay aux banquiers de là-bas. Ce sont les meilleurs de tous les chiens de ce pays. Des fusils, j’en ai acheté cinq… deux à la crosse niellée d’argent, avec des arabesques d’or autour des chiens, tous deux à deux canons, frappant dur, dans un étui de velours et de cuir rouge ; trois d’un travail sans égal, mais qui manquent d’ornement ; un fusil à répétition qui tire quatorze fois : ceci quand le Rao Sahib chasse le sanglier ; un fusil à balle explosible à deux coups, pour le tigre, et celui-ci est un prodige d’habileté ; et un fusil de chasse léger comme une plume, avec des cartouches vertes et bleues par milliers. Également, une toute petite carabine pour le chevreuil noir, qui abattrait quand même son homme à quatre cents pas. Le harnais aux armoiries d’or pour le carrosse du Rao Sahib n’est pas encore terminé, à cause de la difficulté de sertir le velours rouge dans le cuir ; mais le harnais à deux chevaux et la grande selle aux arçons dorés qui est destinée à la cérémonie ont été mis avec du camphre dans une boîte de fer-blanc que j’ai scellée de mon anneau. Quant à l’écrin en cuir gaufré, d’ustensiles féminins et de petites pinces pour les cheveux et la barbe ; quant aux parfums et aux soies et à tout ce qu’ont demandé les femmes qui sont derrière les rideaux, je n’en ai pas connaissance. Ce sont choses longues à venir ; et la fauconnerie : sonnettes, capuchons et jets à chiffre d’or, sont également en retard. Lis ceci dans l’oreille du Rao Sahib, et vante-lui ma diligence et mon zèle, de crainte que ma faveur ne soit diminuée par l’absence, et garde un œil vigilant sur ce chien édenté de plaisantin… Bahadur Shah… car par ton aide et ta voix, et par ce que j’ai fait en ce qui concerne les fusils, j’aspire, comme tu le sais, au commandement de l’armée du Jagesur. Cet être sans conscience l’ambitionne également, et j’ai appris que le Rao Sahib incline de ce côté-là. En avez-vous donc fini avec la coutume de boire du vin dans votre maison, mon frère, ou bien Bahadur Shah a-t-il renoncé à l’eau-de-vie ? Je ne voudrais pas que la boisson fût sa fin, mais une mixture bien dosée mène à la folie. Songes-y.

Et maintenant, au sujet de ce pays des sahibs, voici ce que tu m’as demandé. Dieu m’est témoin que je me suis efforcé de comprendre tout ce que j’ai vu et un peu de ce que j’ai entendu. Mes paroles et mon intention sont celles de la vérité, mais il se peut que je n’en écrive que des mensonges.

Depuis que l’étonnement et l’ahurissement premiers de ma vision ont cessé, — nous remarquons d’abord les pierreries au dôme du plafond, et plus tard seulement la crasse du plancher, — je vois clairement que cette ville de Londres est maudite, étant sombre et malpropre, dénuée de soleil, et pleine de gens de basse naissance, qui sont perpétuellement ivres, et hurlent dans les rues comme des chacals, hommes et femmes ensemble. A la tombée de la nuit, c’est la coutume d’innombrables milliers de femmes de descendre dans les rues et de les arpenter en hurlant, faisant des farces, et réclamant de l’alcool. A l’heure de cette attaque, c’est l’usage des pères de famille d’emmener leurs femmes et leurs enfants dans les spectacles et lieux de divertissements : ainsi le mal et le bien s’en retournent chez eux comme fait au crépuscule la gent des marais. Je n’ai jamais vu dans tout l’univers de spectacle comme celui-ci, et je doute que son pareil se rencontre de l’autre côté des portes de l’Enfer. Quant au mystère de leur métier, c’en est un antique, mais les pères de famille s’assemblent par troupeaux, hommes et femmes, et protestent bien haut à leur Dieu que ce métier n’existe pas ; et cependant lesdites femmes heurtent aux portes, à l’extérieur. De plus, le jour où ils vont à la prière, les lieux de boisson ne sont ouverts que quand les mosquées sont fermées ; tel celui qui endiguerait le fleuve Jumna le vendredi seulement. Ainsi donc hommes et femmes, étant contraints de satisfaire leurs appétits dans le plus bref délai, s’enivrent d’autant plus furieusement et roulent ensemble dans le ruisseau. Ils y sont regardés par ceux qui vont prier. De plus, et en signe visible que ce lieu est abandonné de Dieu, il tombe à certains jours, sans avertissement, une obscurité froide, par quoi la lumière du soleil est entièrement ravie à la cité, et le peuple, mâle et femelle, et les conducteurs de véhicules, vont à tâtons et braillent en plein midi dans cet abîme sans se voir l’un l’autre. L’air étant chargé de la fumée de l’Enfer (soufre et bitume, comme il est écrit) ils meurent bientôt d’étouffement, et sont ainsi enterrés dans le noir. C’est là une terreur qui dépasse la plume, mais, par ma tête, j’écris ce que j’ai vu.

Il n’est pas vrai que les sahibs adorent un seul Dieu, comme nous autres de la vraie Foi, ou que les divisions survenues dans leur dogme soient comme celles qui existent à présent chez nous entre shiites et sunnites. Je ne suis qu’un guerrier, et n’ai rien du derviche, me souciant, comme tu sais, autant du sunni que du shii. Mais j’ai interrogé beaucoup de gens sur la nature de leurs dieux. Ils en ont un qui est le chef de la Mukht-i-Fauj[28], et qui est adoré par des hommes en habit rouge sang, qui braillent et deviennent insensés. Un autre est une idole, devant quoi ils brûlent des cierges et de l’encens dans un temple pareil à celui que j’ai vu quand je suis allé à Rangoun acheter des étalons de Birmanie pour le Rao. Un troisième encore a des autels nus faisant face à une grande assemblée de morts. C’est surtout pour lui qu’ils chantent, mais d’autres s’adressent à une femme qui fut la mère du grand prophète venu avant Mahomet. Les gens du vulgaire n’ont pas de dieu, mais ils adorent ceux qui les haranguent cramponnés aux réverbères de la rue. Les gens les plus avisés s’adorent eux-mêmes, ainsi que les choses qu’ils ont faites avec leurs bouches et leurs mains, et ce cas se rencontre particulièrement chez les femmes stériles, qui sont en grand nombre. Hommes et femmes ont la coutume de se confectionner des dieux selon leurs désirs, en pinçant et tapotant la molle argile de leurs pensées pour leur donner la forme approximative de leurs envies. Chacun est ainsi pourvu d’une divinité selon son cœur, et cette divinité se transforme en une plus petite quand l’estomac leur tourne ou que leur santé s’altère. Tu ne croiras pas ce récit, mon frère. Et je ne l’ai pas cru non plus quand on me l’a conté d’abord, mais aujourd’hui ce n’est plus rien pour moi ; tant le pied du voyage relâche les courroies d’étriers de la croyance.

[28] Armée du Salut.

Mais tu vas dire : « Que nous importe si la barbe d’Ahmed ou celle de Mahomet est la plus longue. Dis ce que tu sais de l’Accomplissement du Désir. » Je voudrais que tu fusses ici pour parler face à face et te promener en public avec moi et t’instruire.

Pour ce peuple, c’est une question de Ciel et d’Enfer de savoir si la barbe d’Ahmed et celle de Mahomet s’équivalent ou diffèrent seulement d’un cheveu. Connais-tu le mécanisme de leur gouvernement ? Le voici. Certains hommes, se désignant eux-mêmes, s’en vont çà et là et parlent aux corroyeurs, et aux marchands d’habits, et aux femmes, disant : « Donnez-nous congé par votre faveur de parler pour vous dans le conseil. » S’étant assuré cette autorisation par de larges promesses, ils s’en retournent au lieu du conseil, et siégeant sans armes, quelque six cents réunis parlent au hasard, chacun pour soi et son propre lot de gens de basse naissance. Les vizirs et divans de l’Impératrice sont toujours forcés de leur mendier de l’argent, car tant que plus d’une moitié des Six Cents n’est pas du même avis pour dépenser les finances de l’État, pas un cheval ne peut être ferré, pas un fusil chargé, pas un homme habillé dans tout le pays. Rappelle-toi bien ceci continuellement. Les Six Cents sont au-dessus de l’Impératrice, au-dessus du Vice-Roi des Indes, au-dessus du chef de l’armée et de tout autre pouvoir que tu as jamais connu. Parce qu’ils détiennent les finances de l’État.

Ils sont divisés en deux hordes… l’une qui ne cesse de lancer des injures à l’autre, et engage les gens de basse naissance à s’insurger et se rebeller contre tout ce que les autres peuvent proposer pour gouverner. Si ce n’est qu’ils sont sans armes, et s’appellent ainsi sans crainte menteurs, chiens et bâtards jusque sous l’ombre du trône de l’Impératrice, ils sont en une guerre âpre et sans fin. Ils opposent mensonge à mensonge, jusqu’à ce que les gens de basse naissance et le vulgaire soient enivrés de mensonges et à leur tour commencent à mentir et à refuser de payer les impôts. En outre ils répartissent leurs femmes en troupes et les envoient à cette bataille avec des fleurs jaunes à la main, et comme la croyance d’une femme n’est que la croyance de son amant dépouillée de jugement, il s’ensuit beaucoup de gros mots. Comme le dit la femme esclave à Mamoun, dans les exquises pages du fils d’Abdullah :