L’oppression et l’épée tuent promptement ;
Ton souffle tue lentement, mais il finit par tuer.
S’ils veulent une chose ils déclarent qu’elle est vraie. S’ils ne la veulent pas, quand ce serait la Mort elle-même, ils s’écrient : « Cela n’existe pas ! » Ils parlent ainsi comme des enfants, et comme des enfants ils cherchent à saisir ce qu’ils convoitent, sans considérer si cela leur appartient ou non. Et dans leurs conseils, quand l’armée de la déraison en vient au défilé de la dispute, et qu’il ne reste plus rien à dire de chaque côté, ils se divisent, comptent les têtes, et la volonté du côté qui a le plus grand nombre de têtes fait la loi. Mais le côté surpassé en nombre s’empresse de courir parmi les gens du vulgaire et leur enjoint de fouler aux pieds cette loi, et de massacrer les fonctionnaires. Il s’ensuit un massacre nocturne d’hommes désarmés, et des massacres de bétail et des outrages aux femmes. Ils ne coupent pas le nez aux femmes, mais ils leur frisent les cheveux et leur écorchent la peau avec des épingles. Alors ces éhontés du conseil se présentent devant les juges en s’essuyant la bouche et faisant serment. Ils disent : « Devant Dieu nous sommes exempts de blâme. Avons-nous dit : « Ramassez cette pierre de la route et lapidez-en celui-ci et non un autre » ? On ne les raccourcit donc pas de la tête, puisqu’ils ont dit seulement : « Voici des pierres et voilà là-bas un individu qui obéit à la loi qui n’en est pas une parce que nous ne le voulons pas. »
Lis ceci dans l’oreille du Rao Sahib et demande-lui s’il se souvient de cette saison où les chefs Manglôt ont refusé l’impôt, non parce qu’ils ne pouvaient le payer, mais parce qu’ils jugeaient les taxes abusives. Toi et moi sommes allés chez eux avec les soldats tout un jour, et les noires lances soulevaient le chaume, en sorte qu’il n’était même pas nécessaire de faire feu ; et il n’y eut personne de tué. Mais ce pays-ci est livré à la guerre occulte et au meurtre voilé. En cinq ans de paix ils ont tué dans leurs propres frontières et de leur propre race plus d’hommes qui n’en seraient tombés si la balle de la dissension avait été laissée au maillet de l’armée. Et pourtant il n’y a nul espoir de paix, car les partis ne tardent pas à se diviser de nouveau, et ils se remettent à faire tuer d’autres hommes sans armes et dans les champs. Mais assez sur cette matière, laquelle est à notre avantage. Il y a meilleure chose à dire, et qui tend à l’Accomplissement du Désir. Lis ce qui suit d’un esprit reposé par le sommeil. J’écris tel que je comprends.
Derrière toute cette guerre sans honneur il y a ce que je trouve difficile de coucher par écrit, et tu sais que je suis peu expert à manier la plume. Je chevaucherai l’étalon de l’Inhabileté obliquement à la muraille de l’Expression. La terre que l’on foule est malade et aigrie d’être trop maniée par l’homme, tel un sol gazonné s’aigrit sous le bétail ; et l’air est épaissi également. Sur le sol de cette ville, ils ont posé, pour ainsi dire, les planches puantes d’une étable, et à travers les planches, entre mille milliers de maisons, les humeurs peccantes de la terre s’infiltrent dans l’air surchargé qui les renvoie à leur domicile ; car la fumée de leurs feux de cuisine les tient tous à l’intérieur comme fait la toiture pour les exhalaisons des moutons. Et semblablement il règne une chlorose chez le peuple, et en particulier chez les Six Cents qui bavardent. Ni l’hiver ni l’automne n’atténuent cette maladie de l’âme. Je l’ai vue sévir chez les femmes de notre pays à nous et chez les adolescents non encore aguerris à l’épée ; mais je n’en ai jamais encore vu autant qu’ici. Par l’effet particulier de ce mal, le peuple, renonçant à l’honneur et à la droiture, met en question toute autorité, non comme le feraient des hommes, mais comme des filles, en pleurnichant, et en pinçant dans le dos quand le dos est tourné, et en faisant des grimaces. Si quelqu’un crie dans les rues : « On m’a fait une injustice ! » ils admettent qu’il ne se plaigne pas aux gens en place, mais à tous ceux qui passent, et buvant ses paroles, ils volent en tumulte à la demeure de l’accusé et écrivent de mauvaises choses contre lui, sa femme et ses filles ; car ils ne prennent pas soin de peser le témoignage, et sont tels que des femmes. Et d’une main ils frappent leurs gendarmes qui gardent les rues, et de l’autre frappent les gendarmes pour s’être plaints de ces coups et les mettent à l’amende. Quand ils ont en toutes choses vilipendé l’État, ils réclament du secours à l’État, qui le leur donne, si bien que la fois suivante ils crient encore davantage. Ceux qui sont opprimés se déchaînent par les rues, portant des bannières dont le coût et l’ouvrage représentent quatre jours de travail et une semaine de pain ; et quand ni cheval ni piéton ne peuvent plus passer, ils sont satisfaits. D’autres, recevant des salaires, refusent de travailler avant d’en avoir obtenu de plus forts, et les prêtres les aident, et aussi des hommes des Six Cents — car où il y a rébellion, l’un de ces hommes ne peut manquer de venir, comme un vautour sur un bœuf mort — et prêtres, bavards et hommes réunis déclarent qu’il est juste que parce qu’ils ne veulent pas travailler nuls autres ne s’y risquent. De cette manière ils ont si bien entravé le chargement et le déchargement des bateaux qui viennent à cette ville, qu’en envoyant au Rao Sahib fusils et harnais, j’ai jugé convenable d’envoyer les caisses par le train à un autre bateau qui appareillait d’un autre port. Il n’y a plus aucune certitude en aucun envoi. Mais tel qui fait injure aux marchands ferme la porte du bien-être à la cité et à l’armée. Et tu connais ce que dit Saâdi :
Comment le marchand voyagerait-il vers l’ouest,
Quand il entend parler des troubles de là-bas ?
Nul ne peut garder confiance parce qu’il ne saurait dire comment agiront ses sous-ordres. Ils ont rendu le serviteur plus grand que le maître, pour cette raison qu’il est le serviteur ; sans s’apercevoir que, devant Dieu, l’un et l’autre sont égaux à la tâche désignée. C’est là une chose à mettre de côté dans le buffet de l’esprit.
De plus, la misère et la clameur du vulgaire dont le sein de la terre est las, ont si bien affecté les esprits de certaines gens qui n’ont jamais dormi sous le poids de la crainte ni vu s’abattre le plat du sabre sur les têtes d’une populace, qu’ils s’écrient : « Renversons tout ce qui existe, et travaillons uniquement de nos mains nues. » A cette tâche leurs mains se couvriraient d’ampoules dès le second coup ; et j’ai vu que, tout émus qu’ils soient par les souffrances d’autrui, ils ne renoncent en rien aux douceurs de l’existence. Dans leur ignorance du vulgaire non moins que de l’esprit humain, ils offrent cette boisson forte des mots, dont ils usent eux-mêmes, à des ventres vides ; et ce breuvage produit l’ivresse de l’âme. Tout le long du jour les gens malheureux se tiennent à la porte des lieux de boisson au nombre de plusieurs milliers. Les gens bien intentionnés mais de peu de discernement leur donnent des paroles ou tentent pitoyablement dans les écoles de les transformer en artisans, tisserands ou maçons, dont il y a plus qu’assez. Mais ils n’ont pas la sagesse de veiller aux mains de ces élèves, sur lesquelles Dieu et la Nécessité ont inscrit l’habileté de chacun et celle de son père. Ils croient que le fils d’un ivrogne va manier un ciseau ferme et que le charretier fera la besogne du plâtrier. Ils ne s’accordent pas de réfléchir à la dispensation de leur générosité, laquelle ressemble aux doigts fermés d’une main qui puise de l’eau. En conséquence les matériaux bruts d’une très grande armée s’en vont à la dérive sans être taillés, dans la fange de leurs rues. Si le gouvernement qui est là aujourd’hui, et qui changera demain, dépensait pour ces déshérités quelque argent à les vêtir et à les équiper, je n’écrirais pas ce que j’écris. Mais ces gens du peuple méprisent le métier des armes, et se contentent du souvenir des anciennes batailles ; les femmes et les bavards les y aident.
Tu vas dire : « Pourquoi parler sans cesse de femmes et de sots ? » Je réponds par Dieu, le Fabricateur du Cœur, que les sots siègent parmi les Six Cents, et que les femmes mènent leur conseil. As-tu oublié ce jour où arriva d’outre-mer cet ordre qui a pourri les armées des Anglais qui sont chez nous, si bien que les soldats tombaient malades par centaines là où auparavant il ne s’en alitait que dix ? Ce fut l’œuvre de tout au plus vingt des hommes et environ cinquante des femmes stériles. J’ai vu trois ou quatre d’entre eux, mâles et femelles, et ils triomphent ouvertement, au nom de leur Dieu, parce que trois régiments des troupes blanches ont cessé d’exister. Ceci est à notre avantage parce que l’épée où il y a une tache de rouille se brise sur le turban de l’ennemi. Mais s’ils déchirent ainsi leur chair et leur sang propres avant que leur folie ait atteint son paroxysme, que feront-ils lorsque la lune sera dans son plein ?