Voyant que le pouvoir réside entre les mains des Six Cents, et non dans le Vice-Roi ou ailleurs, j’ai durant tout mon séjour recherché l’ombre de ceux qui bavardent le plus et le plus extravagamment. Ils mènent le vulgaire, et en reçoivent l’autorisation de sa bonne volonté. C’est le désir de quelques-uns de ces hommes — en fait, d’à peu près autant que ceux qui causèrent la pourriture de l’armée britannique — que nos terres et peuples devraient ressembler exactement à ceux des Anglais d’aujourd’hui même. Puisse Dieu, le Contempteur de la Folie, nous en préserver ! Moi-même, je passe parmi eux pour un phénomène, et de nous et des nôtres ils ne savent rien, les uns m’appelant Hindou et d’autres Radjpout, et usant à mon égard, par ignorance, de propos d’esclaves et d’expressions de grand irrespect. Quelques-uns d’entre eux sont bien nés, mais la plupart sont de basse naissance, ont la peau rude, agitent leurs bras, parlent fort, manquent de dignité, ont la bouche relâchée, le regard furtif, et comme je l’ai déjà dit, se laissent mener par le vent d’une robe de femme.
Voici maintenant une histoire qui ne date que de deux jours. Il y avait une société à un repas, et une femme à la voix perçante me parla, en présence des hommes, des affaires de nos femmes. Son ignorance faisait de chaque mot un outrage acéré. Me rappelant cela, je me contins jusqu’au moment où elle en vint à édicter une nouvelle loi pour la direction de nos zénanas[29] et de toutes celles qui sont derrière les rideaux.
[29] Harems.
Alors moi : « As-tu jamais senti la vie frémir sous ton cœur ou tenu un petit fils entre tes seins, ô très déshéritée ? » Là-dessus elle, avec feu et l’œil hagard : « Non, car je suis une femme libre, et non une bonne d’enfants. » Alors moi doucement : « Dieu te traitera avec indulgence, ma sœur, car tu as eu une servitude plus pesante qu’aucun esclave, et la moitié de la terre la plus abondante te reste cachée. Les premiers dix ans de la vie d’un homme appartiennent à sa mère, et du crépuscule à l’aurore la femme peut à coup sûr commander à son mari. Est-ce une grande chose que de rester là durant les heures de veille tandis que les hommes s’en vont au dehors sans que tes mains les retiennent par la bride ? » Alors elle s’étonna d’entendre un païen parler ainsi : c’est pourtant une femme honorée parmi ces hommes et elle professe ouvertement n’avoir pas de profession de foi dans la bouche. Lis ceci dans l’oreille du Rao Sahib et demande-lui comment il en irait pour moi si je lui rapportais une pareille femme pour son usage. Ce serait pis que cette fille jaune du désert de Cutch qui, par simple divertissement, excitait les filles à se battre, et qui souffleta le jeune prince sur la bouche. Te souviens-tu ?
En vérité, la source principale du pouvoir est corrompue d’être restée tranquille longtemps. Ces hommes et ces femmes voudraient faire de l’Inde entière un gâteau de bouse et aspireraient à laisser dessus la trace de leurs doigts. Et ils ont le pouvoir et la gestion des finances, et c’est pourquoi je suis si détaillé dans ma description. Ils ont autorité sur l’Inde entière. Ce dont ils parlent, ils n’y comprennent rien, car l’âme d’un homme de basse naissance est limitée à son champ et il ne saisit pas la liaison des affaires d’un pôle à l’autre. Ils se vantent ouvertement que le Vice-Roi et les autres sont leurs serviteurs. Quand les maîtres sont fous, que feront les serviteurs ?
Les uns prétendent que toute guerre est un péché, et la mort la plus grande menace devant Dieu. D’autres déclarent avec le Prophète qu’il est mal de boire, enseignement auquel leurs rues apportent un évident témoignage ; et il en est d’autres, particulièrement de basse naissance, qui estiment que toute domination est perverse et la souveraineté de l’épée maudite. Ceux-ci me firent des protestations, s’excusant pour ainsi dire que les gens de leur race fussent en possession de l’Hindoustan, et espérant qu’un jour ils en partiraient. Connaissant bien la race d’hommes blancs qu’il y a dans nos frontières, j’aurais volontiers ri, mais m’en abstins, me rappelant que ces discoureurs avaient du pouvoir dans l’opération de compter les têtes. D’autres encore déclament bien haut contre les impositions de la partie de l’Hindoustan soumise à la loi du Sahib. A ceci j’acquiesce, me rappelant la générosité annuelle du Rao Sahib lorsque les turbans des soldats circulent parmi les blés flétris, et que les bracelets des femmes vont chez le fondeur. Mais je ne suis pas un bon discoureur. C’est là le devoir des gars du Bengale… ces ânes montagnards au braiment oriental… Mahrattes de Pouna, et autres semblables. Ceux-ci, se trouvant parmi des sots, se font passer pour des fils de personnages, alors que, élevés par charité, ils sont les rejetons de marchands de grains, de corroyeurs, de vendeurs de bouteilles et de prêteurs d’argent, comme tu sais. Or, nous autres de Jagesur ne devons rien, en dehors de l’amitié, aux Anglais qui nous ont conquis par l’épée et, nous ayant conquis, nous laissent libres, assurant pour toujours la succession du Rao Sahib. Mais ces gens de basse naissance qui ont acquis leur savoir grâce à la générosité du gouvernement, poussés par l’appât du gain se vêtent de costumes anglais, abjurent la foi de leurs pères, répandent des bruits contraires au gouvernement, et sont en conséquence très chers à certains des Six Cents. J’ai entendu ce bétail parler en princes et en meneurs de peuples, et j’ai ri, mais pas tout à fait.
Il arriva une fois que le fils de quelque marchand de grain, attiré et parlant à la façon des Anglais, s’assit à table à côté de moi. A chaque bouchée il commettait un parjure à l’encontre du sel qu’il mangeait : hommes et femmes l’applaudissaient. Après avoir, par d’habiles travestissements, glorifié l’oppression et inventé des griefs inédits, tout en reniant ses dieux à ventre en tonneau, il demanda au nom de son peuple le gouvernement de tout notre pays et, se tournant vers moi, me posa la main sur l’épaule et dit : « Voici quelqu’un qui est avec nous, bien qu’il professe une autre religion : il confirmera mes paroles. » Cela il le proféra en anglais, et m’exhiba pour ainsi dire à la société. Gardant une mine souriante, je lui répondis dans notre langue à nous : « Retire ta main, homme sans père, ou sinon la folie de ces gens ne te sauvera pas, et mon silence ne sauvegardera pas ta réputation. Recule-toi, bétail. » Et dans leur langage je repris : « Il dit vrai. Quand la faveur et la sagesse des Anglais nous accordera une part encore un peu plus grande dans le fardeau et la récompense, les Musulmans s’entendront avec les Hindous. » Lui seul comprit ce qu’il y avait dans mon cœur. Je fus généreux envers lui parce qu’il accomplissait nos vœux ; mais souviens-toi que son père est un certain Durga Charan Laha, à Calcutta. Pose ta main sur son épaule à lui, si jamais le hasard te l’envoie. Il n’est pas bon que des vendeurs de bouteilles et des commissaires-priseurs portent la main sur des fils de princes. Je me promène parfois en public avec cet homme afin que tout ce monde sache qu’Hindou et Musulman ne sont qu’un, mais quand nous arrivons dans les rues moins fréquentées je lui ordonne de marcher derrière moi, ce qui est pour lui un honneur suffisant.
Et pourquoi ai-je mangé de la poussière ?
Ainsi, mon frère, semble-t-il à mon cœur, qui s’est presque brisé en assistant à ces choses. Les Bengalis et les gars élevés par charité savent bien que le pouvoir de gouverner du Sahib ne lui vient ni du Vice-Roi ni du chef de l’armée, mais des mains des Six Cents de cette ville, et en particulier de ceux qui parlent le plus. Chaque année donc ils s’adresseront de plus en plus à cette protection, et agissant sur la chlorose de la terre, selon leur coutume invariable, ils feront en sorte à la fin, grâce à l’intervention perpétuellement inspirée aux Six Cents, que la main du gouvernement de l’Inde deviendra inefficace, en sorte qu’aucune mesure ni ordre ne puisse être exécuté jusqu’au bout sans clameur et objection de leur part ; car tel est le plaisir des Anglais à cette heure. Ai-je excédé les bornes du possible ? Non. Tu dois même avoir appris que l’un des Six Cents, n’ayant ni savoir ni crainte ni respect devant les yeux, a fait par jeu un nouveau plan écrit touchant le gouvernement du Bengale et le montre ouvertement à tous, tel un roi qui lirait sa proclamation de couronnement. Et cet homme, se mêlant des affaires d’État, parle dans le Conseil pour un ramassis de corroyeurs, de faiseurs de bottes et de harnais, et se vante ouvertement de n’avoir pas de Dieu. Un ministre quelconque de l’Impératrice, l’Impératrice elle-même, le Vice-Roi ou quelque autre, ont-ils élevé la voix contre cet homme-cuir ? Son pouvoir n’est-il donc pas à rechercher avec celui des autres qui pensent comme lui ? Tu vas en juger.
Le télégraphe est le serviteur des Six Cents, et tous les sahibs de l’Inde, sans en excepter un, sont les serviteurs du télégraphe. Chaque année aussi, tu le sais, les gens élevés par charité vont tenir ce qu’ils appellent leur Congrès, d’abord en un lieu puis en un autre, excitant dans l’Hindoustan des bruits, conformément au bavardage de la populace d’ici, et réclamant pour eux, à l’instar des Six Cents, la direction des finances. Et ils feront retomber chaque détail et lettre sur la tête des gouverneurs et des lieutenants-gouverneurs, et de quiconque détient l’autorité, et la jetteront à grands cris aux pieds des Six Cents d’ici ; et certains de ces confondeurs de mots et les femmes stériles acquiesceront à leurs demandes, et d’autres se lasseront de les contredire. Ainsi une nouvelle confusion sera jetée dans les conseils de l’Impératrice pendant même que l’île ici proche est aidée et soutenue dans la guerre sourde dont j’ai parlé. Alors chaque année, comme ils ont commencé à le faire, et comme nous l’avons vu, les hommes de basse naissance des Six Cents désireux d’honneurs s’embarqueront pour notre pays, et, y restant un peu de temps, amasseront autour d’eux et feront les flatteurs devant les gens élevés par charité, et ceux-ci en partant d’auprès d’eux ne manqueront pas d’informer les paysans, et les guerriers pour qui il n’est pas d’emploi, qu’il y a un changement proche, et qu’on vient à leur secours d’au delà des mers. Cette rumeur ne s’amoindrira pas en se répandant. Et, surtout, le Congrès n’étant pas sous l’œil des Six Cents — lesquels, bien qu’ils fomentent la discorde et la mort, affectent un grand respect de la loi qui n’est pas une loi — va, dans sa marche oblique, débiter aux paysans des paroles troublantes, parlant, comme il l’a déjà fait, de diminuer les impôts, et permettant une nouvelle constitution. Cela est à notre avantage, mais la fleur du danger réside dans la graine de celui-ci. Tu sais quel mal une rumeur peut faire ; bien que dans l’Année Noire où toi et moi étions jeunes, notre fidélité aux Anglais ait procuré du bénéfice au Jagesur et élargi nos frontières, car le gouvernement nous a donné du territoire des deux côtés. Du Congrès lui-même rien n’est à craindre que dix miliciens ne pourraient écarter ; mais si ses paroles troublent trop tôt les esprits de ceux qui attendent ou des princes dans l’oisiveté, une flamme peut naître avant le temps, et comme il y a maintenant beaucoup de mains blanches pour l’étouffer, tout reviendra à son état premier. Si la flamme est tenue cachée, nous n’avons rien à craindre, parce que, suant et pantelant, et l’un foulant l’autre aux pieds, les blancs d’ici creusent leurs propres tombes. La main du Vice-Roi sera liée, les cœurs des sahibs seront abattus, et tous les yeux se tourneront vers l’Angleterre en dépit de tous les ordres. Jusque-là, notant le compte sur la poignée de l’épée, jusqu’à l’heure où l’on pourra régler par le fer, il est de votre rôle de seconder les Bengalis et de leur montrer beaucoup de bon vouloir, afin qu’ils puissent acquérir la direction des finances et les fonctions. Il nous faut même écrire en Angleterre que nous sommes du même sang que les gens d’école. L’attente ne sera pas longue ; non, par ma tête, elle ne sera pas longue ! Ces gens-ci sont pareils au grand roi Ferisht, lequel, rongé par les gales d’une longue oisiveté, arracha sa couronne et dansa nu parmi les amas de bouse. Mais moi je n’ai pas oublié le but profitable de ce conte. Le vizir le mit sur un cheval et le conduisit à la bataille. Bientôt il recouvra la santé et il fit graver sur sa couronne :