Bien que le roi m’ait rejetée
Malgré cela, par Dieu, je suis revenue à lui et il a ajouté à mon éclat
Deux beaux rubis (Balkh et Iran).
Si ces gens-ci étaient purgés et saignés par la bataille, leur maladie s’en irait peut-être et leurs yeux s’ouvriraient aux nécessités des choses. Mais ils sont maintenant très avancés dans la corruption. Même l’étalon, trop longtemps entravé, oublie l’art de combattre ; et ces hommes sont des mulets. Je ne mens pas quand je dis qu’à moins qu’ils ne soient saignés et ne reçoivent la leçon du fouet, ils prêteront l’oreille et obéiront à tout ce qui est dit par le Congrès et par les hommes noirs d’ici, qui espèrent convertir notre pays en leur propre géhenne désordonnée. Car les hommes des Six Cents, étant pour la plupart de basse naissance et inaccoutumés à l’autorité, ont un grand désir d’exercer le pouvoir, en étendant leurs bras vers le soleil et la lune et en criant très fort afin d’entendre l’écho de leurs voix, chacun disant quelque nouveauté étrange, et répartissant les biens et l’honneur d’autrui parmi les rapaces, dans le but d’obtenir la faveur du vulgaire. Et tout cela est à notre avantage.
Écris donc, afin qu’ils les lisent, des paroles de gratitude et d’amour de la loi. Moi-même, à mon retour, je montrerai comment il faut dresser le plat pour séduire le goût d’ici ; car c’est ici que nous devons nous adresser. Fais fonder en Jagesur un journal, et emplis-le de traductions de leurs journaux. Pour trente roupies par mois on peut faire venir de Calcutta un homme élevé par charité, et s’il écrit en gurmukhi notre peuple ne saura pas le lire. Crée aussi des conseils autres que les panchayats de chefs, village par village et région par région, les instruisant par avance de ce qu’ils diront conformément à l’ordre du Rao. Imprime toutes ces choses en anglais dans un livre et envoie-le à cette ville-ci, et à chacun des Six Cents. Ordonne à l’homme élevé par charité d’écrire en tête de tout, que Jagesur progresse vite dans la civilisation anglaise. Si tu pressures le temple hindou de Theegkot, et qu’il soit mûr, remets la taxe de capitation, et voire même la taxe de mariage, avec grande publicité. Mais par-dessus toutes choses tiens les troupes prêtes, et bien payées, dussions-nous glaner le chaume avec le froment et restreindre les femmes du Rao. Tout doit se faire en douceur. Toi, proteste de ton amour en toutes choses pour la voix du vulgaire, et affecte de mépriser les troupes. Cela sera pris pour un témoignage, dans ce pays-ci. Il faut que le commandement des troupes m’appartienne. Veille à ce que l’esprit de Bahadur Shah s’en aille à la dérive sur le vin, mais ne l’envoie pas à Dieu. Je suis vieux, mais je vivrai peut-être encore assez pour le régenter.
A moins que ce peuple ne soit saigné et ne recouvre de la force, nous surveillerons la montée du flot, et quand nous verrons que l’ombre de leur main s’est presque retirée de l’Hindoustan, il nous faudra donner ordre aux Bengalis de demander le rappel du restant ou répandre le mécontentement à cette fin. Il nous faut avoir soin de ne pas blesser la vie des Anglais, ni l’honneur de leurs femmes, car en ce cas six fois les Six Cents d’ici ne pourraient retenir ceux qui restent de faire nager la terre dans le sang. Il nous faut prendre soin qu’ils ne soient pas bousculés par les Bengalis, mais honorablement escortés, tant que la terre sera courbée sous la menace de l’épée s’il tombe un cheveu de leurs têtes. Ainsi nous acquerrons une bonne réputation, car pourvu que la révolte n’entraîne pas d’effusion de sang, comme il s’est récemment produit dans un pays lointain, les Anglais, au mépris de l’honneur, l’appellent d’un nouveau nom : même quelqu’un qui a été ministre de l’Impératrice mais qui est maintenant en guerre avec la loi, la loue publiquement en présence du vulgaire. Tant ils ont changé depuis les temps de Nikhal Seyn[30] ! Et alors, si tout va bien et si les sahibs, à force de rebuffades et d’humiliations ayant perdu tout courage, se voient eux-mêmes abandonnés des leurs — car ce peuple a déjà laissé ses plus grands hommes mourir sur le sable aride par suite de retards et par crainte de la dépense — nous pourrons aller de l’avant. Ces gens sont menés par les noms. Il faut donc donner un nouveau nom à la constitution de l’Hindoustan (et cela c’est affaire à régler par les Bengalis entre eux) et il y aura maints écrits et serments d’amour, tels que la petite île d’outre-mer en fait quand elle s’apprête à lutter plus âprement ; et lorsque le restant aura diminué, l’heure sera venue où nous devrons frapper si fort que l’épée ne soit plus jamais en question.
[30] Nicholson, Anglais d’une certaine notoriété, jadis dans l’Inde. (Note de Kipling.)
Par la grâce de Dieu et la vigilance des sahibs depuis de nombreuses années, l’Hindoustan contient beaucoup de butin, que nous ne pouvons en aucune façon dévorer promptement. Il y aura à notre disposition le mécanisme de l’administration, car les Bengalis continueront à faire notre besogne, et devront nous rendre compte des impôts, et apprendre leur place dans l’ordre des choses. Si les rois hindous de l’ouest doivent intervenir dans le partage de cette dépouille avant que nous ne l’ayons entièrement ramassée, tu le sais mieux que moi ; mais sois certain que, alors, de robustes mains s’en prendront à leurs trônes, et il se peut que les jours du roi de Delhi reviennent, à la condition que nous, courbant nos volontés, affections un respect convenable pour les apparences extérieures et les noms. Tu te rappelles ce vieux poème :
Si tu ne l’avais pas appelé Amour, j’aurais dit que c’était une épée nue.
Mais puisque tu as parlé, je te crois… et je meurs.