J’ai l’espoir qu’il restera dans notre pays quelques sahibs non désireux de regagner l’Angleterre. Ceux-ci, nous devons les choyer et les protéger, afin que leur adresse et leur ruse nous permette de maintenir et de sauvegarder l’unité en temps de guerre. Les rois hindous n’oseront jamais introduire un sahib au sein de leurs conseils. Je répète que si nous de la Foi avons confiance en eux, nous foulerons aux pieds nos ennemis.
Tout ceci est-il un songe pour toi, renard gris de la portée de ma mère ? Je t’ai écrit ce que j’ai vu et entendu, mais de la même argile deux hommes ne façonneront jamais assiettes semblables, pas plus qu’ils ne tireront mêmes conclusions des mêmes faits. Une fois de plus, il y a une chlorose sur tous les gens de ce pays. Dès à présent ils mangent de la poussière pour satisfaire leurs envies. La pondération et l’honneur ont abandonné leurs conseils, et le couteau de la dissension a fait tomber sur leurs têtes la moustiquaire de la confusion. L’Impératrice est vieille. On parle irrespectueusement d’elle et des siens dans la rue. On méprise l’épée et on croit que la langue et la plume dirigent tout. Leur ignorance et leur crédulité dépassent en grandeur la sagesse de Salomon, fils de David. J’ai vu toutes ces choses, moi qu’ils considèrent comme une bête sauvage et un phénomène. Par Dieu Illuminateur de l’Intelligence, si les sahibs de l’Inde pouvaient produire des fils qui vivent assez longtemps pour fonder leurs maisons, j’irais presque jeter mon épée aux pieds du Vice-Roi, en disant : « Combattons ici à nous deux pour un royaume, le tien et le mien, sans nous soucier des cancans d’outre-mer. Écris aux Anglais une lettre disant que nous les aimons, mais que nous voulons nous séparer de leur camp et tout nettoyer sous une nouvelle couronne. » Mais dans notre pays les sahibs meurent à la troisième génération, et il se peut que je fasse des rêves. Pas tout à fait cependant. Jusqu’à ce qu’un éclatant fléau d’acier et de carnage, le poids des fardeaux, la crainte pour sa vie, et la fureur brûlante de l’outrage — car la pestilence les démoraliserait, si les yeux assez habitués aux hommes voient clair — accable ce peuple, notre chemin est sûr. Ils sont malades. La Source du Pouvoir est un ruisseau que tous peuvent souiller : et les voix des hommes sont couvertes par les cris des mulets et les hennissements des juments stériles. Si l’adversité les rend sages, alors, mon frère, frappe avec et pour eux, et plus tard, quand toi et moi serons morts, et que la maladie se développera de nouveau (les jeunes hommes élevés à l’école de la crainte et du tremblement et de la confusion des mots ont encore à vivre leur temps prescrit), ceux qui ont combattu aux côtés des Anglais pourront demander et recevoir ce qu’ils voudront. A présent efforce-toi en secret de troubler, de retarder, d’éluder, et de rendre inefficace. Dans ces choses six douzaines des Six Cents sont nos vrais alliés.
Maintenant la plume et l’encre et la main me défaillent à la fois, comme te défailliront les yeux à cette lecture. Fais connaître à ceux de ma maison que je reviendrai bientôt, mais laisse-leur ignorer l’heure. Des lettres anonymes me sont parvenues concernant mon honneur. L’honneur de ma maison est le tien. Si elles sont, comme je le crois, l’œuvre d’un valet renvoyé, Futteh Lal, qui courait à la queue de mon étalon katthiawar couleur lie de vin, son village est au delà de Manglôt ; veille à ce que sa langue cesse de s’exercer sur les noms de celles qui sont miennes. S’il en est autrement, mets une garde sur ma maison jusqu’à mon retour, et veille spécialement à ce que nuls vendeurs de joaillerie, astrologues ou entremetteurs n’aient accès aux appartements des femmes. Nous nous élevons par nos esclaves, et par nos esclaves nous tombons, comme il est dit. A tous ceux qui sont de ma connaissance j’apporte des présents selon qu’ils en sont dignes. J’ai parlé deux fois du présent que je voudrais faire donner à Bahadur Shah.
La bénédiction de Dieu et de son Prophète soit sur toi et les tiens jusqu’à la fin qui est prescrite. Donne-moi aussi du bonheur en m’informant de l’état de ta santé. Je mets ma tête aux pieds du Rao Sahib ; mon épée est à son côté gauche, un peu plus haut que mon cœur.
Suit mon sceau.
JUDSON ET L’EMPIRE
Fumée de gloire ! Le « don[31] » est libre de nous attaquer,
Bien qu’il ait le cœur faible :
Il lui faut nous atteindre avant de nous défaire…
Mais où sont les galions d’Espagne ?
Dobson.
[31] Terme de mépris, appliqué aux Espagnols et Portugais, ainsi qu’à leurs cousins du Sud-Amérique.
Parmi les multiples beautés de l’état démocratique, figure un talent quasi surhumain de se créer des ennuis avec les autres nations et de trouver son honneur lésé dans la circonstance. Une vraie démocratie professe un dédain énorme à l’égard de tous les autres pays gouvernés par des rois, reines et empereurs, et connaît peu leurs affaires intérieures, dont elle se soucie encore moins. Tout ce qui l’intéresse, c’est sa propre dignité, qui est pour elle le roi, la reine et le valet. Aussi, tôt ou tard, leurs différends internationaux aboutissent chez le vulgaire sans dignité, qui lance par-dessus les mers les basses injures de la rue, sans dignité elle non plus, afin de venger leur neuve dignité. Il se peut que la guerre en résulte ou non ; mais les chances ne sont pas en faveur de la paix.
Un avantage de vivre en un pays civilisé qui est réellement gouverné, réside dans ce fait que tous les rois, reines et empereurs du continent sont apparentés de près par le sang ou par le mariage ; qu’ils forment, pour tout dire, une vaste famille.