Chez eux les esprits intelligents comprennent que ce qui paraît être une injure préméditée n’est souvent dû qu’à la dyspepsie d’un homme ou aux vapeurs d’une femme, et qu’il sied de la traiter comme telle, et de s’expliquer tranquillement. De même, une démonstration populaire, ayant à sa tête le roi et la cour, peut signifier tout simplement que le peuple des susdits roi et cour leur échappe pour le moment. Quand un cheval se met à ruer dans la foule qui se presse à une porte, le cavalier ne saute pas à bas, mais il tend derrière lui sa main ouverte, et les autres s’écartent. Il en va ainsi pour les meneurs d’hommes. Dans l’ancien temps ils guérissaient leur mauvaise humeur et celle de leurs peuples par le feu et le carnage ; mais maintenant que le feu a acquis une si longue portée et le carnage tant d’extension, ils agissent différemment ; et peu de gens parmi leurs peuples soupçonnent combien ceux-ci doivent d’existences et d’argent à ce que le jargon de l’heure appelle « hochets » et « vanités ».

Il y avait une fois une petite puissance, le débris à demi ruiné d’un empire jadis grand, qui perdit patience avec l’Angleterre, ce Père Fouettard du monde entier, et se conduisit, de l’avis unanime, très scandaleusement. Mais on ignore en général que cette puissance soutint une bataille rangée avec l’Angleterre et remporta une glorieuse victoire.

Les difficultés commencèrent chez les gens du peuple. Ils avaient subi des malheurs nombreux, et cela soulage toujours l’irritation privée de s’exhaler en vitupérations publiques. Leur orgueil national avait été blessé profondément, et ils songeaient à leurs gloires de jadis et aux temps où leurs flottes avaient pour la première fois doublé le cap des Tempêtes : leurs journaux invoquaient Camoens et les poussaient aux extravagances. C’était, paraît-il, l’Angleterre, cette grossière, flatteuse, doucereuse et menteuse Angleterre, qui entravait les progrès de leur expansion coloniale. Ils supposèrent d’emblée que leur gouvernant était de connivence avec l’Angleterre, et ils proclamèrent avec beaucoup de chaleur qu’ils voulaient sur-le-champ se mettre en république et développer leurs colonies comme il sied à un peuple libre. Ceci étant posé, la populace lapida les consuls anglais, conspua les dames anglaises, cerna les marins ivres de notre flotte qui se trouvaient dans ses ports, les frappant à coups d’avirons, suscita les pires désagréments pour les touristes, à la douane, et menaça de morts affreuses les malheureux poitrinaires de Madère, cependant que les jeunes officiers de l’armée buvaient des élixirs de fruits et entraient dans les plus horrifiques conspirations contre leur monarque : le tout dans le but de se mettre en république, Or, l’histoire des républiques sud-américaines démontre que cela ne vaut rien pour les Européens du sud d’être également des républicains. Ils glissent trop promptement à la dictature militaire ; et quant à ce qui est de coller au mur les gens et de les fusiller en série, cela peut s’effectuer beaucoup plus économiquement et avec moins de répercussion sur le taux des décès, par une monarchie stricte. Néanmoins les exploits de cette puissance en tant que représentée par son peuple, étaient des plus gênants. C’était le cheval qui rue dans la foule, et le cavalier protestait sans doute qu’il ne pouvait l’empêcher. Ainsi le peuple savourait toutes les beautés de la guerre sans aucun de ses inconvénients, et les touristes qu’on avait lapidés au cours de leurs pérégrinations regagnaient passivement l’Angleterre et déclaraient au Times que l’organisation de la police laissait à désirer dans les villes étrangères.

Telle était donc la situation au nord de l’équateur. Au sud, elle était plus tendue, car là-bas les puissances étaient directement aux prises : l’Angleterre, incapable de reculer parce qu’elle sentait derrière elle la pression de ses fils aventureux et à cause des agissements de lointains aventuriers qui, se refusant à lâcher prise, conseillaient d’acheter la puissance rivale ; et celle-ci, qui manquait d’hommes ou d’argent, figée dans la conviction que trois cents ans d’esclavagisme et de mélange avec les indigènes les plus voisins, lui conféraient le droit inaliénable de garder des esclaves et de procréer des métis pour toute l’éternité. Ces gens-là n’avaient pas construit de routes. Leurs villes s’effritaient entre leurs mains ; ils n’avaient pas un commerce suffisant pour faire le fret d’un méchant cargo ; et leur souveraineté sur l’intérieur ne s’étendait pas tout à fait à une portée de fusil lorsque la tranquillité régnait. Ces raisons mêmes augmentaient leur fureur, et les choses qu’ils disaient ou écrivaient concernant les us et coutumes des Anglais, auraient fait courir aux armes une nation plus jeune qui eût présenté une longue facture sanglante pour son honneur outragé.

C’est alors que le destin envoya là-bas sur une canonnière à deux hélices et à faible tirant d’eau, d’environ deux cent soixante-dix tonnes de jauge et construite pour la défense des fleuves, le lieutenant Harrison Edward Judson, destiné à recevoir par la suite le nom de Judson-Pardieu. Son espèce de bâtiment avait tout à fait l’air d’une plate en fer avec une allumette piquée au milieu ; il tirait cinq pieds d’eau à peine, portait à l’avant un canon de quatre pouces, dont le pointage dépendait du navire même, et à cause de son roulis incessant, valait pour l’habitabilité trois fois moins qu’un torpilleur. Quand Judson fut désigné pour prendre le commandement de cet objet au cours de son petit voyage de six ou sept mille milles dans le sud, et qu’il alla l’examiner dans le bassin, sa première réflexion fut : « Pardieu, ce mât d’hune[32] a besoin d’être étayé de l’avant ! » Ce mât d’hune était une baguette à peu près grosse comme un portemanteau ; mais la plate en fer était le premier bâtiment que commandât Judson, et celui-ci n’aurait pas échangé sa position contre celle de second sur l’Anson ou le Howe.

[32] La prononciation nautique n’aspire pas l’h de hune.

Il le fit donc naviguer, sous escorte, avec amour et tendresse, jusqu’au Cap (où l’histoire du mât d’hune arriva en même temps que lui), et il était si éperdument amoureux de son baquet vacillant que, lorsqu’il alla se présenter à l’amiral de la station, celui-ci jugea superflu de gâcher un nouvel homme sur ce bateau-là, et permit à Judson de garder son peu enviable commandement.

L’amiral visita une fois la canonnière dans la baie Simon, et il la trouva pitoyable, même pour une plate en fer, destinée uniquement à la défense des fleuves et des ports. Malgré l’enduit de liège en poudre qui revêtait sa peinture intérieure, son entrepont suait des gouttes d’humidité visqueuse. Elle roulait comme une bouée dans la longue houle du Cap ; son poste d’équipage était une niche à chien ; la cabine de Judson était quasi sous la ligne de flottaison ; impossible d’ouvrir un hublot ; et son compas, grâce à l’influence du canon de quatre pouces, était un phénomène parmi les compas de l’Amirauté eux-mêmes. Mais Judson-Pardieu rayonnait d’enthousiasme. Il avait même réussi à communiquer la flamme de sa passion à Davies, l’ouvrier mécanicien de seconde classe qui lui servait de mécanicien principal. L’amiral, qui se souvenait de son premier commandement personnel, et de certaine nuit humide où l’amour-propre lui avait interdit de mollir une seule écoute, ce qui ne manqua point de réduire en lambeaux son gréement, examina la plate avec attention. Les « défenses » étaient revêtues entièrement de tresse blanche, vraiment blanche ; le gros canon était verni avec un produit meilleur que n’en fournissait l’amirauté ; les hausses de rechange étaient rangées avec autant de soin que les chronomètres ; les coussins d’emplanture pour espars de rechange, au nombre de deux, étaient faits en bois de teck de Birmanie de quatre pouces d’épaisseur, et ornés de têtes de dragons sculptées (c’était là un souvenir des aventures de Judson-Pardieu avec la brigade navale dans la guerre de Birmanie) ; l’ancre de bossoir était vernie et non peinte ; et il y avait des cartes autres que celles dressées à l’échelle de l’amirauté. L’amiral fut très satisfait, car il aimait les chefs soigneux de leur navire… ceux qui ont un peu d’argent à eux et consentent à le dépenser pour le bâtiment sous leurs ordres. Judson le regardait avec espoir. Il n’était qu’un jeune lieutenant de vaisseau de huit ans de grade. On pouvait le laisser six mois dans la baie Simon, alors que tenir la mer avec son navire faisait sa joie.

Son rêve secret était de rehausser le morne gris officiel de son bâtiment par un listel de dorure, voire même une petite volute à son avant épaté de bélandre.

— Il n’y a rien de tel qu’un premier commandement, pas vrai ? lui dit l’amiral, qui lisait dans sa pensée. Mais il me semble que vous avez là un drôle de compas. Vous devriez le faire régler.