— Fichez-moi la paix avec mon mât d’hune, répliqua Judson, qui commençait à trouver la plaisanterie fastidieuse.

— Oh ! mon chéri ! Écoutez donc Juddy, avec son mât d’hune ! Keate, avez-vous entendu parler du mât d’hune de la plate ? Vous êtes prié de lui ficher la paix. Le commodore Judson est blessé dans ses sentiments.

Keate était le lieutenant torpilleur du gros Voltigern, et il dédaignait les petitesses.

— Son mât d’hune, dit-il tranquillement. Ah oui, oui, bien entendu… Juddy, il y a un banc de mulets dans la baie, et je crains qu’ils ne s’en prennent à vos hélices. Vous feriez bien de descendre et de veiller à ce qu’ils ne vous emportent quelque chose.

— Je n’ai pas l’habitude de me laisser emporter des choses. Vous voyez bien que, moi, je n’ai pas de lieutenant torpilleur à mon bord, Dieu merci !

Sur le Voltigern, au cours de la semaine précédente, Keate avait réussi à « louper » l’élingage d’un petit torpilleur, si bien que ce bâtiment avait brisé les supports sur lesquels il reposait, et se trouvait à cette heure en réparation dans l’arsenal, sous les fenêtres du club.

— Attrapez, Keate ! N’importe, Juddy, vous voilà quand même nommé pour trois ans gardien de l’arsenal : si vous êtes bien gentil, un jour qu’il n’y aura pas trop de mer, vous m’emmènerez faire le tour du port. Attendez un peu, commodore… Qu’est-ce que vous prenez ? Un « vanderhum » pour « le cuisinier et le hardi capitaine, et le second du brick Nancy et le fidèle maître d’équipage » (Juddy, déposez cette queue de billard, ou sinon je vous mets aux arrêts pour outrage envers le lieutenant d’un authentique navire)… « et le midship et l’équipage du youyou du capitaine. »

A ce moment Judson l’avait acculé dans un coin et le pilonnait à l’aide d’une queue de billard. Le secrétaire de l’amiral entra, et du seuil vit la dispute.

— Ouf ! Juddy, je vous fais mes excuses. Délivrez-moi de ce… hum… de ce mât d’hune ! Voici l’homme qui tient la corde de l’arc. Je souhaiterais être un capitaine d’état-major au lieu d’un fichu lieutenant. Sperril dort en bas toutes les nuits. C’est ce qui fait que Sperril a le buste bien d’aplomb. Sperril, je vous défends de me toucher ! Je suis en partance pour Zanzibar. Probable que je vais l’annexer.

— Judson, l’amiral vous demande ! dit le capitaine d’état-major, sans s’occuper du railleur de la Mongoose.