— On a déclaré la guerre ? demanda Davies, à l’hilarité de Judson-Pardieu. Alors, que le diable l’emporte, ce type a failli démolir ma jolie petite machine. Quand même, il y a de la guerre par là-haut.

Au prochain tournant ils découvrirent en plein un village minuscule mais fort animé, qui environnait une assez prétentieuse maison de pisé blanchie à la chaux. On voyait des sections nombreuses d’une soldatesque basanée, en uniformes blancs crasseux, courir çà et là et brailler alentour d’un individu couché dans une litière, et sur une pente douce qui s’étendait vers l’intérieur du pays, l’espace de deux ou trois kilomètres, une sorte de vif combat faisait rage à l’entour d’un fortin rudimentaire. Un relent de cadavres non enterrés emplissait l’air : il offusqua l’odorat sensible de Davies, qui cracha par-dessus bord.

— Je vais braquer ce canon-ci sur cette maison-là, dit Judson-Pardieu en désignant la plus haute habitation, par-dessus le toit en terrasse de laquelle flottait le pavillon bleu et blanc.

Les petites hélices jumelées firent voler l’eau, exactement comme une poule fait voler la poussière avec ses pattes, avant de s’y accroupir en un bain. Le petit bateau se tourna péniblement de gauche à droite, recula, dévia de nouveau, avança, et finalement la volée grise et terne du canon se braqua aussi ferme qu’un canon de fusil vers le but indiqué. Alors Davies se permit d’actionner le sifflet comme il n’est pas permis de le faire dans le service de Sa Majesté par crainte de gaspiller la vapeur. La soldatesque basanée du village se rassembla en troupes, en groupes et en tas, le feu cessa sur la pente, et tout le monde poussa de grands cris, excepté les gens de la plate. Quelque chose qui ressemblait à un vivat anglais arriva jusqu’à eux, porté par le vent.

— Nos gars en danger sérieux, probable, dit Davies. On doit avoir déclaré la guerre depuis des semaines, en quelque sorte, il me semble.

— Tenez-nous en place, espèce d’enfant de troupe ! beugla Judson-Pardieu, comme la pièce de canon s’écartait de la maison blanche.

Un projectile tinta sur les tôles avant de la plate avec la violence d’une cloche de navire, un projectile éclaboussa l’eau, et un autre creusa un sillon dans le plancher du pont, à trois centimètres en avant du pied gauche de Judson-Pardieu. La soldatesque basanée faisait feu à volonté, et l’individu en litière brandissait une épée flamboyante. Comme elle pointait sur le mur en pisé au fond du jardin de la maison, la bouche du gros canon recula d’un cran. Sa charge comportait quatre kilos de poudre inclus dans quarante de métal. Trois ou quatre mètres de pisé sursautèrent un peu, comme on sursaute quand on reçoit un coup de genou dans le creux du dos, et puis tombèrent en avant, s’étalant en éventail dans leur chute. La soldatesque ne tira plus ce jour-là, et Judson vit une vieille négresse apparaître sur le toit en terrasse de la maison. Elle farfouilla un instant parmi les drisses de pavillon, puis, les trouvant emmêlées, retira son unique vêtement, un jupon de couleur isabelle, et l’agita frénétiquement. L’individu en litière déploya un mouchoir blanc. Judson ricana.

— A présent nous allons leur en envoyer un par là-haut. Faites-nous virer, Davies. Au diable le canonnier qui a inventé ce genre d’affût flottant. Pourrai-je tirer à coup sûr sans massacrer l’un ou l’autre de ces petits diables ?

Le flanc de la hauteur était parsemé d’hommes qui se rabattaient vers la berge du fleuve, en désordre. Derrière eux s’avançait un corps peu nombreux mais très serré, formé d’hommes qui étaient sortis un par un du fortin. Ces derniers traînaient avec eux des canons à tir rapide.

— Pardieu, c’est une armée régulière. Je me demande à qui ? fit Judson-Pardieu.