— Je continue. Tenez ferme. Vous voilà installés.
Avec un grincement et un tintamarre, la canonnière blanche piqua du nez dans le haut-fond, et le limon roux se souleva sous son étrave en cercles vaseux. Puis, avec une lenteur pleine de grâce, le courant rabattit son arrière sur tribord et entraîna son flanc jusque sur le haut-fond. Elle s’y coucha sous un angle indécent, et son équipage poussa les hauts cris.
— Chic ! Oh ! n. d. D., chic ! lança Davies en trépignant sur les tôles de la machine, tandis que les soutiers krou rayonnaient.
La plate vira pour remonter de nouveau le courant, et passa sous le flanc bâbord incliné de la canonnière blanche, qui l’accueillit par des hurlements et des imprécations proférées en une langue étrangère. Le bateau échoué, montrant à l’air jusqu’à ses virures inférieures, était aussi inoffensif qu’une tortue sur le dos, sans l’avantage que sa carapace donne à cette dernière. Et l’unique grosse brute de canon qui armait l’avant de la plate était fâcheusement proche de lui.
Mais son capitaine était brave et blasphémait puissamment. Judson-Pardieu n’y fit pas la moindre attention. Son devoir était de remonter le fleuve.
— Nous allons venir avec une flottille de bateaux et écraser vos abjectes ruses ! prononça le capitaine, dans un langage qu’il est inutile de reproduire.
Alors Judson-Pardieu, qui était polyglotte :
— Vous rester-o où vous être-o, ou sinon je percer-o un trou-o dans votre coque-o qui vous rendra mucho transperçados.
La réplique contenait beaucoup de charabia, mais Judson-Pardieu fut hors de portée en peu de minutes, et Davies, homme pourtant sobre de paroles, confia à l’un de ses subordonnés que le lieutenant était « un officier des plus remarquablement prompts à vous régler ça ».
Durant deux heures la plate patouilla éperdument parmi les eaux boueuses, et ce qui n’était au début qu’un murmure devint distinctement une canonnade.