Peut-être,—et c'est le seul moyen d'expliquer la conduite infâme qu'il tint dans la suite,—peut-être céda-t-il au singulier, au sauvage sentiment qui parfois prend un homme à la gorge après vingt ans de mariage, quand il voit assise en face de lui, à table, cette éternelle figure de sa femme légitime, et qu'il sait qu'après l'avoir vue ainsi face à face il lui faudra toujours, toujours, la voir jusqu'à ce que lui ou elle disparaisse.

Tous les époux, toutes les épouses connaissent cette crise. En général, elle ne dure que le temps de respirer trois fois, et elle doit être une survivance d'un âge où les hommes et les femmes valaient bien moins que de nos jours.

C'est un sujet trop déplaisant pour qu'on le discute.

Un dîner chez Bronckhorst était une corvée que peu de gens se résignaient à subir.

Bronckhorst se plaisait à tenir des propos qui mettaient sa femme sur les épines.

Quand leur petit garçon venait, au dessert, Bronckhorst ne manquait pas de lui faire boire un grand demi-verre de vin, et, comme il fallait s'y attendre, le pauvre petit commençait par faire du tapage, puis il se sentait très mal à l'aise et enfin on l'emportait hurlant.

Bronckhorst demandait alors si Teddy se conduisait ainsi habituellement, et si mistress Bronckhorst ne pourrait pas consacrer un peu de ses loisirs à apprendre à ce petit vaurien à se bien tenir.

Mistress Bronckhorst, qui aimait l'enfant plus qu'elle-même, faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas pleurer; mais son énergie semblait avoir été brisée par le mariage.

En dernier lieu, Bronckhorst en était venu à dire:

—Bon, bon, ça va bien! Cela suffit! Au nom du ciel, tâchez donc de vous conduire comme une femme raisonnable. Allez au salon.