C'est de ce jour que datent mes relations avec Muhammad-Din.
Il ne revint plus dans la salle à manger, mais sur le terrain neutre du jardin, nous échangions des saluts avec beaucoup de gravité, bien que la conversation se réduisît à deux formules: «Bonjour, tahib», d'une part et: «Bonjour, Muhammad-Din», de l'autre.
Chaque jour, à mon retour du bureau, la petite chemise blanche et le petit corps bouffi ne manquaient guère de surgir de l'ombre du treillage couvert de plantes grimpantes où ils s'étaient tapis: et, chaque jour, j'arrêtais mon cheval à cet endroit, pour que mon salut ne se perdît pas dans l'espace ou ne fût pas prononcé d'un ton trop cavalier.
Muhammad-Din n'avait jamais de compagnon.
Il passait son temps à trottiner dans la villa, entrant dans les fourrés de ricins et en sortant, pour de mystérieux travaux.
Un jour, je tombai par hasard sur un ouvrage qu'il avait exécuté tout au fond du jardin.
Il avait enterré à moitié la balle de polo et piqué en cercle, tout autour, six fleurs de souci fanées. Autour de ce cercle, il en avait tracé un autre, rudimentaire, avec des morceaux de briques et des débris de porcelaine alternés; le tout était clos d'une petite digue de terre.
Le bhistie[45] assis sur la margelle du puits, fit un plaidoyer en faveur du petit architecte, en disant que ce n'était là qu'un amusement d'enfant et que cela ne gâtait guère l'aspect de mon jardin.
[45] Porteur d'eau.
Dieu m'est témoin que je n'eus, ni à ce moment ni plus tard, l'idée de toucher au travail de l'enfant; mais ce soir-là, au cours d'une promenade dans le jardin, je me dirigeai de ce côté, sans le savoir, et, avant même que je m'en fusse aperçu, mon pied avait éparpillé les soucis, la digue de terre, et les fragments de soucoupes dans un pêle-mêle irréparable.