Vous devez bien penser que le conseiller l'aida par des questions quand il demeurait court, car Tods n'était pas en mesure de prononcer tout d'un trait le morceau d'éloquence qui suit.

—Ditta Mull dit: «Cette chose-là est un propos d'enfant, et a été mise sur pied par des imbéciles.» Mais moi, je ne crois pas que vous soyez un imbécile, reprit aussitôt Tods, car vous avez rattrapé ma chèvre. Voilà ce qu'il dit, Ditta Mull: «Je ne suis pas un sot, et pourquoi le Sirkar[25] dit-il que je suis un enfant? Je puis bien voir si la terre est bonne, et si le propriétaire est bon. Si je suis un sot, c'est sur ma tête que la faute retombe. Je prends ma terre pour cinq ans; j'ai mis de l'argent de côté à cette intention; je prends aussi une femme, et il me naît un petit garçon.» Ditta Mull n'a qu'une fille, mais il prétend qu'il aura bientôt un garçon. Et il dit: «A la fin des cinq ans, en vertu de ce nouveau règlement foncier, il faut que je parte. Si je ne pars pas, il faut que je paie de nouveaux sceaux et que je fasse mettre d'autres timbres sur les papiers. Cela peut tomber au milieu de la moisson. Aller une fois devant les tribunaux, c'est de la sagesse, mais y aller une seconde fois, c'est de la folie.» Ça, c'est parfaitement vrai, expliqua gravement Tods, tous mes amis le pensent. Et Ditta Mull dit: «Toujours payer de nouvelles taxes, et donner encore de l'argent aux avoués, aux chaprassis et aux tribunaux tous les cinq ans, sans quoi le propriétaire m'obligera à partir? Pourquoi m'en irais-je? Suis-je donc un sot? Si je suis un sot, et qu'au bout de quarante ans je ne connaisse pas la bonne terre, quand je la vois, alors que je meure! Mais si le nouveau bundobust[26] parlait de quinze ans, à la bonne heure, cela serait bon et juste. Mon petit garçon est devenu un homme, je suis fini, et il prend la terre ou une autre terre, en ne payant qu'une fois l'impôt du timbre sur les papiers. Il lui naît un petit garçon, qui est aussi un homme à la fin des quinze ans. Mais à quoi bon de nouveaux papiers tous les cinq ans? Ça ne sert qu'à causer des tracas et encore des tracas. Nous autres qui prenons ces terres, nous ne sommes pas des jeunes gens, mais des vieux; nous ne sommes pas des jâts[27], mais des commerçants ayant un peu d'argent, et pendant quinze ans nous serons tranquilles. Et nous ne sommes pas non plus des enfants pour que le Sirkar nous traite ainsi.»

[25] Sirkar: le chef, l'autorité suprême.

[26] Règlement.

[27] Jâts: peuplade agricole du Punjab.

Tods s'arrêta court, car tous les invités l'écoutaient.

Le conseiller dit alors:

—Est-ce là tout?

—C'est tout ce dont je me souviens, dit Tods, mais vous devriez bien aller voir le gros singe de Ditta Mull. Il ressemble tellement à un conseiller Sahib.

—Tods, dit le père, va te coucher.