J’éperonnai mon cheval comme un possédé.
Quand je tournai la tête du côté des usines du Réservoir, les livrées noir et blanc étaient encore à attendre,—à attendre patiemment, au bas des pentes grises, et le vent m’apportait un écho moqueur des mots que je venais d’entendre.
Kitty blagua ferme le silence que je gardai pendant tout le reste de la promenade.
Jusqu’alors j’avais causé d’une façon décousue, au hasard, mais se fût-il agi de ma vie, je n’aurais plus été capable de parler d’une façon naturelle. Aussi depuis Sanjowlie jusqu’à l’Église dus-je garder un silence prudent.
Ce soir-là, je devais dîner chez les Mannering et j’eus à peine le temps de trotter jusque chez moi pour m’habiller.
Sur la route de la colline de l’Élysée, j’entendis deux hommes qui causaient dans l’obscurité.
—C’est une chose curieuse, disait l’un d’eux, que tout ait disparu sans laisser la moindre trace. Vous savez que ma femme avait une affection désordonnée pour cette personne. Ce n’est pas que j’aie jamais rien trouvé de remarquable en elle. Ne m’a-t-elle pas demandé de recueillir son vieux rickshaw et ses coolies et de n’épargner pour cela ni démarches ni dépenses, n’est-ce pas une fantaisie morbide? Oui, j’appelle cela une fantaisie de malade, mais j’ai fini quand même par faire ce que me demandait la Memsahib. Le croiriez-vous? L’homme, à qui elle l’avait loué, m’a dit que les quatre coolies,—c’étaient quatre frères,—sont tous morts du choléra sur la route de Hardwar, les pauvres diables! Quant au rickshaw, c’est l’homme lui-même qui l’a mis en morceaux. Il m’a dit qu’il ne se servait jamais du rickshaw d’une Memsahib qui était morte. Ça lui portait la déveine. Drôle d’idée, n’est-ce pas? Vous imaginez-vous cette pauvre petite mistress Wessington portant la guigne à quelqu’un, si ce n’est à elle-même?
A cet endroit de la causerie, j’éclatai de rire, mais mon rire sonnait faux à mes oreilles.
Après tout il existait donc des rickshaws fantômes, il y avait donc des emplois-fantômes dans l’autre monde?
Combien mistress Wessington payait-elle ses hommes?