Peu à peu, entre les hommes et les femmes, dans les intervalles entre la danse, le jeu et les courses, on en vint à dire qu’Otis Yeere, l’homme aux yeux duquel venait de s’allumer la lueur d’une assurance tout récemment acquise, s’était conduit «d’une façon assez brillante» dans le désert d’où il venait.
Il avait ramené à la raison une municipalité égarée. Il avait employé le budget sous sa propre responsabilité, sauvé la vie à des centaines de gens.
Il en savait plus que personne au monde sur les Gullals. Il avait des connaissances très étendues sur les tribus aborigènes, et malgré sa jeunesse, il était l’autorité la plus considérable sur les Gullals indigènes.
Nul ne savait au juste ce qu’étaient, ce que faisaient les Gullals jusqu’au jour où le Mussuck, qui venait de faire une visite à mistress Hauksbee et se piquait de savoir discerner les intelligences, expliqua que c’était une tribu de féroces montagnards, située quelque part dans les environs de Sikkim, et dont le grand Empire lui-même jugeait utile de s’attacher l’amitié.
Or, nous savons déjà qu’Otis Yeere avait montré à mistress Hauksbee les notes manuscrites réunies par lui pendant six ans de séjour au sujet de ces mêmes Gullals.
Il lui avait aussi raconté comment, malade, abattu par la fièvre qu’avait produite leur négligence, réduit presque à l’impuissance par la perte de son employé préféré, plein d’une fureur sauvage à la vue du pays désolé dont il avait la charge, il avait un jour envoyé au diable la réunion d’yeux que composait son «intelligent bureau local» pour un assortiment de haramzadas.
Cet acte de brutale et tyrannique oppression lui avait valu une réprimande royale de la part du gouvernement du Bengale, mais la chronique ne parla que de phtisie du Nord et n’en fit nulle mention.
De là nous arrivons forcément à conclure que mistress Hauksbee publia ses souvenirs et les fit sonner aux oreilles de gens futiles et prêts, elle le savait bien, à exagérer le bien et le mal.
Et Otis Yeere lui-même se comporta ainsi qu’il convenait au héros de maints récits.
—Vous pouvez bien causer avec moi, quand vous n’êtes pas en train de broyer du noir. Causez donc, et faites de votre mieux pour briller, pour intéresser, dit mistress Hauksbee.