—Voilà qui est intéressant. Comme cela. Maintenant, tournez-vous. Qu’est-il arrivé?

—Un instant. Ah! ah! Comme je me sens soulagée! Je n’aspirais qu’à m’en délivrer pendant la dernière demi-heure, ce qui est de mauvais augure à l’âge que j’ai... Mais, comme je le disais, nous écoutâmes. Nous entendîmes le Paquet parler d’une voix plus traînante que jamais. Elle supprime les g de la fin comme le ferait une serveuse de bar ou un aide de camp de sang bleu. «Voyons, vous commencez à m’aimer un peu trop», disait-elle, et le Maître de danse en convenait en un langage qui m’écœurait presque. Le Paquet réfléchit un instant. Puis, nous l’entendîmes dire: «Voyons, monsieur Bent, pourquoi êtes-vous si atrocement menteur?» Je faillis éclater pendant que le Maître de danse se défendait de cette accusation. On dirait qu’il ne lui avait jamais dit qu’il était marié.

—J’ai dit qu’il n’en soufflerait pas un mot.

—Et elle avait pris cela à cœur, pour des motifs personnels, je suppose. Elle reprit la parole, de sa voix traînante, pendant cinq minutes, lui reprochant sa perfidie sur un ton presque maternel: «Maintenant que vous possédez une charmante petite femme—vous en avez une—elle est dix fois trop bonne pour un gros vieux comme vous, et puis, voyons, vous ne m’avez jamais dit un mot d’elle; j’ai réfléchi à ça un bon bout de temps, et je suis venue à penser que vous êtes un menteur.» N’était-ce pas délicieux? Et le Maître de danse divagua, déraisonna au point que le petit Hawley donna à entendre qu’il allait faire irruption et le battre. Sa voix, quand il est animé par la peur, se tourne en fausset aigu. Le Paquet doit être une femme extraordinaire. Elle expliqua que s’il avait été célibataire, elle aurait pu ne point blâmer son dévouement, mais que, puisqu’il était marié et père d’un charmant bébé, elle le regardait comme un hypocrite. Elle le lui dit deux fois. Et elle finit sa phrase traînante sur ces mots: «Tout ça, je vous le dis parce que votre femme est fâchée contre moi. Je déteste les querelles avec les autres femmes et j’ai de l’affection pour votre femme. Vous savez comment vous vous êtes conduit pendant les six dernières semaines. Vous n’auriez pas dû agir ainsi. Non, vous ne l’auriez pas dû. Vous êtes trop vieux et trop gras.» Pouvez-vous vous imaginer la grimace que faisait le Maître de danse en entendant cela?—«Maintenant, allez-vous-en, dit-elle, je n’ai pas besoin de vous dire ce que je pense de vous, parce que je ne vous trouve pas très chic. Je resterai ici jusqu’à l’autre danse.» Auriez-vous cru que cette créature avait tant d’étoffe que cela?

—Je ne l’ai jamais étudiée d’aussi près que vous l’avez fait. Cela vous a un air peu naturel. Qu’est-il arrivé?

—Le Maître de danse essaya les doux propos, les reproches, le ton badin, le style du lord gardien suprême, et il me fallut positivement pincer le petit Hawley pour le faire se tenir tranquille. Elle poussait un grognement à la fin de chaque phrase, et à la fin, il s’en alla, en jurant tout seul, comme cela se voit dans les romans. Il avait l’air plus déplaisant que jamais. Je me mis à rire. Je l’aime, cette femme, en dépit de sa toilette. Et maintenant, je vais me coucher. Qu’est ce que vous pensez de cela?

—Je ne penserai à rien avant demain matin, dit mistress Mallowe en bâillant. Peut-être disait-elle vrai. Cela leur arrive parfois, par hasard.

Le récit, qu’avait fait mistress Hauksbee de ce qu’elle avait surpris en écoutant aux portes, était embelli, mais vrai au fond.

Pour des raisons qu’elle était seule à connaître, mistress Shady Delville s’était ruée sur M. Bent et l’avait déchiré en morceaux, pour le rejeter loin d’elle, défait, déconcerté, avant de retirer de lui pour toujours la lumière de ses yeux.

Comme il était homme de ressources, et qu’il ne lui avait guère plu, tant s’en faut, d’être qualifié d’homme vieux et gras, il fit comprendre à mistress Bent que, pendant qu’elle était en résidence dans le Doon, il avait été exposé aux incessantes persécutions de mistress Delville.