AVIS
AU PEUPLE
SUR SA SANTÉ.

CHAPITRE PREMIER.
Causes communes des Maladies du Peuple.

§. 1. Les causes des maladies les plus fréquentes parmi les gens de la campagne sont 1o. l'excès du travail pendant long-tems. Quelquefois ils tombent tout d'un coup dans l'épuisement, & dans un état de langueur, dont ils se guérissent rarement: plus souvent ils sont attaqués de quelque maladie inflammatoire, comme esquinancie, pleurésie, inflammation de poitrine.

Il y a deux moyens de prévenir ces maladies; l'un est, d'éviter la cause qui les produit, mais souvent il est impossible: l'autre, est, lorsqu'on est obligé à ces excès, de diminuer leurs effets par un grand usage de quelque boisson rafraichissante, & surtout par du petit lait, ou du lait de beure (de la battue), ou par de l'eau, dans chaque pinte de laquelle on met un verre de vinaigre, ou même de jus de raisins encore verds, de groseilles, de cerises: cette boisson salutaire & agréable rafraichit & soutient les forces. Si on n'a pas pris ces précautions, ou qu'elles n'aient point été suffisantes pour empêcher l'effet des excès, il en résulte ou des maladies inflammatoires ou l'épuisement qui ayant, dans ce cas là, pour cause un dessechement général des parties solides du corps & un épaississement du sang, se rapproche par là des maladies inflammatoires. Les symptomes ni la cure ne sont cependant pas les mêmes; j'ai vu guerir l'épuisement par l'usage du petit lait, ensuite des bains tiedes, & enfin du lait de vache. Dans ce cas, les remedes échauffans, & les nourritures trop succulentes tuent.

§. 2. Une seconde cause très ordinaire de maladie, c'est de se reposer dans un endroit froid, ayant extrêmement chaud, ou de se coucher sur la terre humide & même sur celle qui paroît seche dont il s'éleve continuellement une humidité froide: l'on arrête, tout à coup, la transpiration; & cette humeur, se rejettant sur quelque partie intérieure, occasionne plusieurs maladies très violentes; surtout des esquinancies, des Rhumatismes, des inflammations de poitrine, des pleurésies & des coliques inflammatoires[1]. L'on est toujours maître de prévenir le mal en évitant la cause, qui est une de celles qui tuent le plus de gens: mais quand il est fait, dès qu'on commence à sentir les premiers symptomes de maladie, ce qui n'arrive quelquefois qu'au bout de plusieurs jours, il faut sur-le-champ se faire saigner, mettre les jambes dans de l'eau médiocrement chaude, se frotter près du feu avec des linges secs & chauds, & boire abondamment de l'infusion tiede [No. 1]. Ces secours préviennent souvent la maladie, qui devient au contraire plus facheuse, si l'on cherche à se faire suer par des choses chaudes.

[1] Il arrive aussi que le sang, qui dans de grandes chaleurs & pendant de violens travaux du corps est poussé dans de petits vaisseaux, où il ne pénetre pas quand la circulation n'est pas très accélerée, s'y trouve arrêté par l'effet du froid, & donne lieu à des inflammations dans ces parties.

§. 3. Une troisieme cause; c'est l'eau froide, qu'on boit quand on a fort chaud: cette cause agit comme la précédente; mais ses suites facheuses sont ordinairement plus promptes & plus violentes. J'en ai vu les plus terribles exemples; des esquinancies, des inflammations de poitrine les plus fortes, des coliques, des inflammations du foie, & de toutes les parties contenues dans le ventre, avec un gonflement prodigieux, des vomissemens, des suppressions d'urine & des angoisses inexprimables. Les meilleurs remedes sont, une ample saignée dès le commencement du mal, une abondance d'eau tiede, à laquelle on joint une cinquieme partie de lait, ou la tisane [No. 2], ou les laits d'amandes [No. 4], le tout bu tiede; des fomentations d'eau tiede, sur la gorge, la poitrine, le ventre; des lavemens d'eau tiede & d'un peu de lait. Dans ce cas, & dans le précédent, un demi bain tiede, après la saignée, a quelquefois soulagé très promptement.

§. 4. Il est bien étonnant, que les laboureurs se livrent si souvent à cette mauvaise coutume, dont ils connoissent le danger, même pour leurs bêtes. Il n'y en a point, qui n'empêche ses chevaux de boire quand ils ont chaud, surtout s'ils doivent se reposer: il sait que, s'il les laissoit boire, peut-être ils en creveroient; mais il ne craint point de s'exposer au même danger. Ce n'est pas, au reste, le seul exemple, dans lequel il paroisse faire plus de cas de la santé de ses bêtes que de la sienne.

§. 5. Une quatrieme cause, qui influe sur tout le monde, mais plus cependant sur le laboureur, c'est l'inconstance des tems. Nous passons tout-à-coup, quelquefois plusieurs fois par jour, du chaud au froid, & du froid au chaud, d'une façon plus marquée & plus prompte que dans le plus grand nombre des autres pays. C'est là ce qui rend les maladies catharales & rhumatismales si fréquentes. La grande précaution qu'on doit avoir, c'est d'être ordinairement un peu plus vêtu que la saison ne l'exige, de prendre les habits d'hiver de bonne heure en automme, & de ne pas se presser de les quitter au printems. Les ouvriers prudens, qui se déshabillent pendant le tems du travail, ont soin de remettre leurs habits le soir en se retirant[2]. Ceux qui, par négligence, se contentent de les remporter perchés sur leurs outils, s'en trouvent quelquefois très mal[3].

[2] Les variations dans la température de l'air, ou les changemens du chaud au froid & à l'humide, qui sont très fréquens & subits dans ce pays-ci, doivent faire suivre aux Ouvriers de tout genre le conseil que l'on donne ici sur les habillemens: cela est encore plus important dans les lieux où des rivieres, des bois, des montagnes entretiennent une humidité considérable, & où les soirées sont froides & humides en tout tems.