[3] Il y a beaucoup d'endroits dans ce royaume où l'air est très mal sain, soit parcequ'il y a beaucoup d'eau qui étant sans mouvement, se corrompt, & infecte l'air d'exhalaisons putrides; soit parceque des montagnes ou des bois y entretiennent l'humidité, empêchent que l'air ne se renouvelle, & mettent ces lieux à l'abri des vents salutaires du Nord & de l'Est, qui pourroient dissiper les exhalaisons & l'humidité.

§. 6. Ces variations promptes amenent souvent des ondées de pluie, & même de pluie froide, au milieu du jour le plus chaud; & l'ouvrier, baigné dans une sueur chaude, est tout à coup trempé dans l'eau fraiche; ce qui occasionne les mêmes maux, que le passage prompt du chaud au froid, & exige les mêmes remedes. Si le soleil, ou un air chaud, revient d'abord, il n'y a pas un grand mal; si le froid dure, souvent plusieurs en sont incommodés.

Un voyageur est quelquefois mouillé en route, sans pouvoir l'empêcher; le mal n'est pas fort grand, moyennant, qu'en arrivant, il quitte ses habits: mais j'ai vû des pleurésies mortelles, pour avoir négligé cette précaution. Quand on a eu le corps ou les jambes mouillés, il n'y a rien de plus utile, que de se laver avec de l'eau tiede, ou du moins de se frotter devant le feu avec des linges secs & fort chauds. Quand il n'y a eu que les jambes mouillées un bain tiede de jambes est très utile. J'ai gueri radicalement des personnes sujettes à avoir des coliques violentes, toutes les fois qu'elles avoient eu les pieds mouillés, en leur donnant ce conseil. Le bain est encore plus efficace, si l'on fait fondre dans l'eau un peu de savon.

§. 7. La cinquieme cause à laquelle on ne pense gueres, & qui produit en effet des accidens moins violens, mais qui nuit cependant très réellement, c'est l'usage ordinaire, dans presque tous les villages, d'avoir les courtines ou fumiers précisément dessous les fenêtres; il s'en exhale continuellement des vapeurs corrompues, qui, à la longue, ne peuvent que nuire & contribuer à produire des maladies putrides. Ceux qui sont accoutumés à cette odeur, ne s'en apperçoivent plus; mais la cause n'en agit pas moins: & ceux qui n'y sont pas accoutumés, jugent de toute la force de l'impression.

§. 8. Il y a des villages dans lesquels, après que les courtines ou fumiers sont enlevées, on conserve des mares dans la même place. L'effet en est encore plus dangereux; parceque cette eau pourrie, qui croupit pendant toutes les chaleurs, laisse exhaler ses vapeurs avec plus de facilité, & plus abondamment que les fumiers. Etant allé à Pully le grand en 1759, à l'occasion d'une fievre putride épidémique, qui y faisoit des ravages, je sentois, en traversant le village, l'infection de ces mares, & je ne pus pas douter qu'elles ne fussent la principale cause de cette maladie, & d'une semblable, qui y avoit regné cinq ans auparavant. Le village est d'ailleurs dans une exposition saine. Il seroit à souhaiter qu'on prévînt ces accidens en renonçant aux mares, ou du moins en les éloignant, ainsi que les fumiers, le plus qu'il est possible du lieu que l'on habite & où l'on couche.

L'on peut joindre à cette cause, le peu de soin que le paysan a d'airer sa chambre. L'on sait qu'un air trop renfermé, occasionne les fievres malignes les plus facheuses; & le paysan ne respire jamais chez lui, qu'un air de cette espece. Il y a de très petites chambres, qui renferment jour & nuit, le pere, la mere, sept ou huit enfans & quelques animaux, qui ne s'ouvrent jamais pendant six mois de l'année, & très rarement pendant les six autres. J'ai trouvé l'air si mauvais, dans plusieurs de ces chambres, que je suis persuadé, que si ceux qui les habitent n'alloient pas souvent au grand air, ils périroient tous en peu de tems: on y voit presque partout de la moisissure qui est un indice de corruption. Il est aisé de prévenir les maux que cette cause produit, en faisant deux croisées opposées, ou une seule, mais qui se trouvât vis-à-vis la porte, & en ouvrant journellement les fenêtres. Cette précaution, si simple, auroit les plus heureux effets.

§. 9. Je mets, pour sixieme cause, l'ivrognerie, qui ne produit pas les épidémies, mais qui tue, dans tous les tems, & partout. Les misérables qui s'y livrent sont sujets à de fréquentes inflammations de poitrine, & pleurésies, qui souvent les emportent à la fleur de l'âge: s'ils réchappent quelquefois de ces maladies violentes, ils tombent long-tems avant l'âge de la vieillesse, dans toutes ses infirmités, & surtout dans l'asthme, qui les conduit à l'hydropisie de poitrine. Leurs corps, usés par les excès, ne répondent point à l'action des remedes, & les maladies de langueur qui dépendent de cette cause sont presque toujours incurables. Heureusement la société ne perd rien, en perdant ces sujets qui la déshonorent, & dont l'ame abrutie est, en quelque façon, morte long-tems avant leur corps.

§. 10. Les alimens sont aussi souvent une cause de maladie pour le peuple; cela arrive, 1o. quand les grains, mal mûrs, ou recueillis encore humides dans les étés facheux, ont acquis une mauvaise qualité: heureusement cela est rare, & l'on peut diminuer le danger par quelques précautions, telles que celles de laver & de secher exactement la graine, de mêler un peu de vin à la pâte en la pêtrissant, de la laisser lever un peu plus long-tems, & de faire cuire davantage le pain. 2o. Les graines les plus belles & les mieux recueillies, s'alterent très souvent dans la maison du paysan, ou parcequ'il ne se donne pas les soins qu'il devroit se donner, ou parcequ'il n'a pas d'endroit propre à les conserver, même d'un été à l'autre. Il m'est très souvent arrivé, en entrant dans quelqu'une de ces maisons, d'être frappé d'une odeur de graine mal conservée. Il y a des moyens aisés & connus de parer à cela avec un peu de soin; mais je n'entrerai là-dessus dans aucun détail, il suffit de faire sentir, que la graine étant notre principale nourriture, la santé souffre nécessairement, quand elle n'est pas bonne. 3o. Avec de bonne graine, on fait souvent de mauvais pain, en ne le laissant pas assez lever, en le cuisant trop peu, & en le gardant trop longtems dans des lieux humides. Tous ces défauts ont des suites facheuses, pour tous ceux qui en mangent, mais d'une façon plus marquée chez les enfans & les gens qui sont malades, sujets à l'être, ou qui sont convalescens[4].

[4] On a vu plusieurs fois dans quelques Provinces de France des maladies Epidémiques accompagnées des symptomes les plus terribles causées par l'usage du seigle ergoté; voyez le supplément à l'article des [maladies Epidémiques], ou à la table le mot [Ergot].

Il y a quelques autres causes de maladies, tirées des alimens, mais moins facheuses ou moins générales, & dans lesquelles il est impossible d'entrer[5]. Je finirai par cette remarque générale; c'est que l'attention que le paysan a de manger lentement, & de mâcher avec beaucoup de soin, diminue infiniment les dangers d'un mauvais régime; & je suis convaincu, que c'est une des plus grandes causes de la santé dont il jouit. Il faut y ajouter l'exercice qu'il prend; le long séjour qu'il fait au grand air, où il passe les trois quarts de sa vie, &, ce qui est aussi un avantage très considérable, l'heureuse habitude de se coucher de très bonne heure, & de se lever de grand matin. Il seroit à souhaiter, qu'à tous ces égards, & peut-être à bien d'autres, les gens de la campagne servissent de modele à ceux des villes.