[5] La mauvaise qualité de l'eau est encore une cause ordinaire des maladies dans les campagnes, où les eaux sont mauvaises par le terrein dans lequel elles se trouvent, comme lorsqu'elles coulent & reposent sur des bancs de coquilles, ou elles le deviennent par le voisinage ou l'égout des fumiers & des mares.
Lorsque l'on a de l'eau trouble, il suffit le plus souvent de la laisser en repos pour qu'elle s'éclaircisse en déposant; si cela n'arrive pas, ou si on a de l'eau limoneuse, bourbeuse, il n'y a qu'à la jetter dans un vaisseau rempli à moitié de sable fin, ou, à son défaut, de craie, & l'y agiter & remuer violemment pendant quelques minutes. Quand l'agitation sera cessée, le sable en retombant au fond du vaisseau y entraînera les saletés que l'eau tient suspendues: ou ce qui est encore mieux & très facile, on peut approcher deux tonneaux, dont l'un sera beaucoup plus élevé que l'autre, le plus élevé sera rempli de sable à moitié, on y mettra l'eau trouble, bourbeuse, limoneuse, elle se filtrera à travers ce sable, sortira claire par une ouverture pratiquée au fond du tonneau, & tombera dans celui qui est plus bas, & qui servira de réservoir. Lorsque l'on a de l'eau seleniteuse, c'est ce qu'on nomme ordinairement de l'eau dure, parceque le savon s'y fond difficilement, & que les semences farineuses & les legumes y deviennent dures au lieu de s'amollir, il faut exposer cette eau au soleil, ou la faire bouillir, & y mettre quelques légumes ou du pain grillé ou non grillé. Quand on a de l'eau corrompue, on peut la garder jusqu'à ce qu'elle ait repris son état naturel qui succedera à la putréfaction; si on ne peut attendre, on y fera fondre un peu de sel marin, on y mêlera du vinaigre, ou on y fera cuire quelque plante aromatique. Il arrive fort souvent que les eaux des puits publics sont infectées par un limon qui est au fond, & par des animaux qui y tombent & s'y putrefient. Il faut éviter de boire l'eau de neige aussitôt qu'elle est tombée, il paroît que c'est cette eau qui cause les goitres aux Habitans de quelques montagnes, & des coliques à beaucoup de personnes. L'eau étant d'un usage si fréquent, on doit être attentif à en avoir de bonne: la mauvaise est, après l'air, la cause la plus commune des maladies, & celle qui en produit davantage & de plus facheuses, elle cause souvent des Epidémies.
§. 11. L'on ne doit point omettre, dans le dénombrement des causes des maladies du peuple, la construction de leurs maisons, dont un grand nombre sont, ou appuyées contre un terrein élevé, ou un peu creusées en terre. L'une ou l'autre de ces situations les rend humides; ceux qui les habitent en sont incommodés, & s'ils ont quelques provisions, elles se gâtent & deviennent une nouvelle source de maladies. Le Manœuvre robuste ne sent pas d'abord les influences de cette habitation marecageuse; mais elles agissent à la longue, & j'en ai vu surtout les mauvais effets les plus sensibles sur les femmes en couche & les enfans. Il seroit fort aisé de remedier à cet inconvénient, en élevant le sol de la maison de quelques pouces au-dessus du niveau du voisinage, par une couche de sable, de petits cailloux, de brique pilée, de charbon, ou d'autres choses semblables, & en évitant de bâtir contre un terrain plus élevé. Cet objet mériteroit peut-être l'attention de la police; & j'exhorte fortement tous ceux qui bâtissent à prendre les précautions nécessaires à cet égard. Une autre attention, qui couteroit encore moins, c'est de tourner leur maison au midi oriental, c'est l'exposition, toutes choses d'ailleurs égales, la plus salutaire & la plus avantageuse: cependant je l'ai vue très souvent négligée, sans qu'on pût assigner la moindre raison pour ne l'avoir pas choisie.
Ces conseils paroîtront peu importans aux trois quarts du public. J'avertis qu'ils sont plus de conséquence qu'on ne pense, & tant de causes contribuent à détruire les hommes, qu'il ne faut négliger aucun des moyens qui peuvent contribuer à leur conservation[6].
[6] Le fréquent usage que le peuple fait du vin, de la bierre, du cidre, doit faire regarder ces différentes boissons comme des causes communes des maladies, lorsque ces liqueurs deviennent nuisibles au corps humain par des qualités qu'elles ont reçues de la nature ou de l'art; mais souvent il ne peut les connoître, d'autres fois son gout est plus fort que sa raison: ainsi c'est à la Police générale à empêcher la vente du vin, de la bierre, du cidre, lorsqu'ils peuvent causer des maladies.
CHAPITRE II.
Causes qui augmentent les Maladies du Peuple. Attentions générales à avoir.
§. 12. Les causes, que j'ai détaillées dans le premier chapitre, produisent les maladies; & le mauvais régime, que le peuple observe quand il en est attaqué, les rend beaucoup plus facheuses, & beaucoup plus souvent mortelles. Il est imbu d'un préjugé, qui coute toutes les années la vie, dans ce pays, à beaucoup de ceux qui sont attaqués de maladies aigües, & qui n'ont point de Medecin; c'est que toutes les maladies se guérissent par la sueur, & que, pour procurer la sueur, il faut prendre beaucoup de choses chaudes & échauffantes, se tenir dans un endroit très chaud, & être excessivement couvert. Ce sont des erreurs funestes à la population de l'état; & l'on ne peut trop inculquer aux gens de la campagne, qu'en cherchant à se faire suer au commencement de la maladie, ils se tuent. J'ai vu des cas dans lesquels les soins qu'on s'étoit donnés pour forcer cette sueur, avoient procuré la mort du malade, aussi évidemment que si on lui avoit cassé la tête d'un coup de pistolet. La sueur emmene ce qu'il y a de plus liquide dans le sang; elle le laisse plus sec, plus épais, plus inflammatoire; & comme dans toutes les maladies aigües, excepté un très petit nombre qui sont très rares, il est déja trop épais, la sueur augmente évidemment le mal. Bien loin d'ôter l'eau du sang, l'on doit chercher à lui en donner. Il n'y a point de paysan, qui ne dise, quand il a une pleurésie, ou une inflammation de poitrine, que son sang est trop épais, & qu'il ne peut pas circuler. En le voyant dans le vase, il le trouve noir, sec, brulé. Comment le sens commun ne lui dit-il pas, que, bien loin de faire sortir l'eau d'un tel sang par les sueurs, il faut y en ajouter?
§. 13. Mais quand il seroit aussi vrai, qu'il l'est peu, que la sueur est utile au commencement des maladies, les moyens qu'on emploie pour la procurer, n'en seroient pas moins mortels. Ces moyens sont, 1o. d'étouffer le malade par la chaleur de l'air & des couvertures. L'on redouble de soins, pour empêcher qu'il n'entre de l'air, qui, par là même, est bientôt extrêmement corrompu; & l'on procure une telle chaleur, par le poids des couvertures, que ces deux causes seules sont capables de produire, dans un homme sain, la fievre la plus ardente, & une inflammation de poitrine. Plus d'une fois je me suis senti saisi en entrant dans ces chambres, d'une difficulté de respirer, que je dissipois en faisant ouvrir. Les gens instruits devroient se faire un plaisir de faire comprendre au peuple, dans les fréquentes occasions qui s'en présentent, que l'air nous étant plus nécessaire, que l'eau ne l'est au poisson, dès qu'il cesse d'être pur, notre santé souffre nécessairement; & rien ne le corrompt plus promptement, que les vapeurs qui sortent du corps de plusieurs personnes, renfermées dans une petite chambre qu'on n'aire point. Il n'y a qu'à vouloir ouvrir les yeux, pour sentir le danger de cette conduite. Si l'on donne de l'air frais à ces pauvres malades, & qu'on les découvre, on voit sur-le-champ la fievre, l'oppression, l'angoisse, les rêveries, diminuer.
§. 14. 2o. On ne leur donne que des choses chaudes, & surtout de la thériaque, du vin, du faltran ou des vulneraires de suisse (dont la plupart des herbes ou fleurs sont dangereuses dès qu'il y a de la fievre) & du safran, qui est encore plus dangereux. Dans toutes les maladies fievreuses, il faut rafraichir & tenir le ventre libre. Tous ces remedes échauffent & resserrent: l'on peut juger quel mauvais effet ils produisent. Un homme bien portant, tomberoit infailliblement dans une fievre inflammatoire, s'il prenoit la quantité de vin, de thériaque, de faltran, que le paysan prend quelquefois, lorsqu'il est déja attaqué d'une de ces maladies. Comment pourroit-il n'en pas mourir? Aussi il en meurt, & quelquefois avec une promptitude étonnante. Malheureusement, chacun peut en voir autour de soi de terribles & fréquens exemples.
§. 15. L'on me dira peut-être, que souvent les maladies se guerissent par la sueur, & que l'expérience doit guider. Je réponds, que la sueur guerit, il est vrai, quelques maladies dès le commencement, comme ces points qu'on appelle fausses pleurésies, quelques douleurs de rhumatisme, quelques fluxions: mais c'est seulement quand ces maladies dépendent d'une transpiration arrêtée, que la douleur se déclare tout de suite, & que, sur-le-champ, avant que la fievre ait épaissi les humeurs & enflammé quelque partie, on donne quelque boisson chaude, comme du faltran & du miel, qui, en rétablissant la transpiration, enleve la cause du mal[7]. La sueur est aussi utile dans les maladies, quand à force de boire, on en a détruit les causes: elle sert à entraîner avec elle, une partie des humeurs qui causent les maladies, après que les plus grossieres ont passé par les selles & par les urines, & à emmener cette quantité d'eau qu'on avoit été obligé de mettre dans le sang, & qui y est devenue superflue. Il est, à cette époque extrêmement important, de ne pas l'empêcher volontairement ou par imprudence; il y auroit souvent autant de danger à le faire, qu'il y en a à vouloir faire suer dans les commencemens; & cette sueur, si on l'arrête, se rejettant sur quelque partie intérieure produit souvent une nouvelle maladie plus dangereuse que la premiere. Il faut donc être aussi attentif à ne pas arrêter imprudemment la sueur, qui vient naturellement à la fin des maladies, qu'à ne pas l'exciter au commencement: celle-là est presque toujours utile; celle-ci presque toujours dangereuse. D'ailleurs, si elle étoit nécessaire, on s'y prendroit très mal pour la faire venir, puisqu'en échauffant si fort les malades, on allume une fievre prodigieuse; on les met en feu, & la peau reste extrêmement seche. L'eau tiede est le meilleur des sudorifiques. Si les malades suent abondamment & par un effort de la nature seule pendant un ou deux jours, cela leur procure un soulagement de quelques heures: bientôt ces sueurs finissent, on croit alors reconnoître la nécessité de l'exciter de nouveau pour augmenter le soulagement, on réitere les mêmes remedes sans qu'ils rappellent les sueurs. On double les doses, on augmente l'inflammation; le malade meurt dans des angoisses horribles, & avec une inflammation générale. L'on attribue la mort à ce qu'il n'a pas sué assez, pendant qu'elle dépend réellement de ce qu'il a trop sué au commencement, & de ce qu'il a pris des remedes sudorifiques & du vin. Il y a long-tems qu'un habile Medecin Suisse a averti ses compatriotes, que le vin leur étoit mortel dans les fievres. Je le réitere; mais je crains fort que ce ne soit avec aussi peu de succès. Le paysan, qui naturellement n'aime pas le vin rouge, le boit en maladie par préférence; & c'est un grand mal, parceque le vin rouge empêche les selles plus que le vin blanc, n'aide pas autant les urines, & augmente l'épaississement du sang, qui est déja trop considérable.