[7] Alors même, il faut éviter de produire un trop grand mouvement dans le sang, qui empêcheroit plus qu'il n'aideroit la sueur.
§. 16. L'on augmente encore leurs maux, par les alimens qu'on donne trop tôt ou en trop grande quantité, ou de mauvaise nature. La maladie affoiblit nécessairement, & la folle crainte, que l'on a que le malade ne meure de foiblesse, porte à lui donner des alimens, qui, en augmentant sa maladie, le tuent en augmentant ou en redonnant la fievre. Cette crainte que l'on a que ce défaut de nourriture ne donne la mort, est absolument chimerique; jamais cette cause n'a tué aucun fievreux. Ils peuvent être plusieurs semaines à l'eau, & n'en sont que plus forts au bout de ce terme; au lieu qu'en cherchant à les nourrir, bien loin de les fortifier, la nourriture augmente la maladie, & par-là-même le malade est plus foible.
§. 17. Dès qu'il y a de la fievre, l'estomac ne digere plus; tout ce qu'on avale se corrompt, & devient une source de pourriture, qui n'ajoute rien aux forces du malade, mais qui augmente beaucoup celles de la maladie; ainsi, tout ce qu'on prend devient un vrai poison, qui détruit les forces: mille exemples le prouvent. On voit ces pauvres malheureux, qu'on oblige à prendre de la nourriture, perdre leurs forces, & tomber dans l'angoisse & dans les rêveries, à mesure qu'ils avalent.
§. 18. On leur fait du mal, non-seulement par la quantité de la nourriture, mais aussi par sa qualité. On leur fait avaller des bouillons de viande les plus forts, des œufs, des biscuits, & de la viande, s'il leur reste la force de la mâcher. Il faut absolument que les malades succombent sous le poids de ces choses données mal-à-propos. Si l'on donne à un homme sain de la viande corrompue, des œufs pourris, du bouillon gâté, il est attaqué par des accidens violens, comme s'il avoit pris du poison, & c'en est réellement; il a des vomissemens, des angoisses, une diarrhée horrible, de la fievre, du délire, le pourpre. Quand on donne ces alimens en bon état à un fiévreux, la chaleur & les matieres corrompues qui sont déja dans son estomac, les ont bien-tôt pourris, & au bout de quelques heures ils produisent tous les effets dont je viens de parler. Qu'on juge s'ils peuvent convenir.
§. 19. C'est une vérité établie par le plus grand Médecin, il y a plus de deux mille ans, & constatée par ses successeurs, que tant qu'un malade a de mauvais levains dans l'estomac, plus on lui donne d'alimens, plus on l'affoiblit. Ces alimens, gâtés par les matieres infectes qu'ils trouvent, sont incapables de nourrir, & deviennent un nouveau germe de maladie: aussi ceux qui savent observer, remarquent constamment, que quand un fiévreux a pris ce qu'on appelle un bon bouillon, il a plus de fievre, & il est par-là même plus foible. Donner un bouillon à la viande bien frais, à un homme qui a beaucoup de fievre ou des matieres corrompues dans l'estomac, c'est précisément lui rendre le même service que si on lui donnoit deux ou trois heures plûtard un bouillon corrompu.
§. 20. Je dois le dire: ce préjugé mortel, qu'il faut soutenir les malades par de la nourriture, est encore trop répandu parmi les personnes même que leurs talens & leur éducation devroient soustraire à des erreurs aussi grossieres que celles-là. Il seroit bienheureux pour le genre humain, & le terme de ses jours seroit en général bien plus long, si l'on pouvoit lui persuader cette vérité si bien démontrée en médecine; c'est que les seules choses qui puissent fortifier un malade, sont celles qui peuvent affoiblir la maladie. Mais l'opiniâtreté est inconcevable à cet égard; elle est un second fléau attaché à la maladie, & plus fâcheux qu'elle. De vingt malades qui périssent dans les campagnes, il y en a souvent plus des deux tiers qui auroient guéri, si, mis simplement dans un endroit où ils fussent à l'abri des injures de l'air, ils eussent eu de l'eau fraîche en abondance; mais les soins mal entendus dont je viens de parler, n'en laissent réchaper aucun.
§. 21. Ce qu'il y a de plus horrible dans cet acharnement à échauffer, dessecher & nourrir les malades, c'est qu'il est totalement opposé à ce que la nature indique. Le feu, l'ardeur dont ils se plaignent, la sécheresse de la peau, des lévres, de la langue, de la gorge; la rougeur des urines, l'ardeur qu'ils ont pour les choses rafraîchissantes, le plaisir, le bien que leur fait l'air frais, sont des signes qui nous crient à haute voix, que nous devons les rafraîchir par toutes sortes de moyens. Leur langue sale, qui prouve que l'estomac est dans le même état, leur dégoût, leur envie de vomir, leur horreur pour les alimens, & surtout pour la viande, la puanteur de leur haleine, celle des vents qu'ils rendent par haut & par bas, souvent celle de leurs selles, prouvent que tout leur intérieur est plein de matieres corrompues, qui corromproient tous les alimens qu'on y mettroit; & que tout ce qu'il y a à faire, c'est de délayer ces matieres par des torrens de boissons rafraîchissantes, qui les disposent à être évacuées aisément. Je le redis, & je souhaite qu'on y fasse attention, tant qu'on a un goût d'amertume ou de pourriture, qu'on a du dégoût, ou que l'haleine est mauvaise, qu'on a de la chaleur & de la fievre, que les selles sont puantes & les urines rouges, la viande, le bouillon à la viande, les œufs, tout ce dans quoi l'une ou l'autre de ces choses entrent, la thériaque, le vin pur, toutes les choses chaudes, sont de vrais poisons.
§. 22. Je paroîtrai peut-être outré au public, & à quelques Médecins; mais les Médecins éclairés, les vrais Médecins, ceux qui observent les effets de chaque chose, trouveront au contraire que bien loin d'outrer, j'expose foiblement leur sentiment, qui est celui de tous les bons Médecins depuis plus de deux mille ans; celui que la raison approuve, & que l'expérience confirme tous les jours. Les erreurs que je viens de combattre coûtent des millions d'hommes à l'Europe.
§. 23. Il ne faut pas omettre que, lors même que le malade a le bonheur de ne pas mourir, malgré tout ce qu'il a fait pour cela, le mal n'est pas fini, & les effets des alimens & des remedes échauffans sont de lui laisser le germe de quelque maladie de langueur, qui, se fortifiant peu à peu, éclate au bout de quelque tems, & lui fait acheter, par de longues souffrances, la mort qu'il desire.
§. 24. Je dois encore montrer le danger d'une autre pratique; c'est de purger un malade, ou de lui donner l'émétique dès les commencemens de la maladie. L'on fait par-là des maux infinis. Il y a des cas dans lesquels les évacuans, au commencement du mal, conviennent; ils seront indiqués dans d'autres chapitres: mais tant qu'on ne les connoît pas, il faut établir comme une regle générale, que ces remedes sont nuisibles; ce qui est vrai le plus souvent, & toujours quand les maladies sont inflammatoires.