§. 25. L'on espere, par leurs secours d'enlever les embarras de l'estomac, la cause des envies de vomir, de la mauvaise bouche, de la soif, du mal-aise, & de diminuer le levain de la fievre. L'on se trompe le plus souvent; parceque les causes de ces accidens ne sont point ordinairement de nature à céder à ces évacuations. La tenacité des ordures qui sont sur la langue, doit nous faire juger de celles qui tapissent l'estomac & les intestins. L'on a beau la laver, la gargariser, la racler; tout est inutile: ce n'est qu'après avoir fait boire le malade pendant plusieurs jours, & avoir diminué la chaleur, la fievre, & la viscosité des humeurs, qu'on peut enlever ce sédiment, qui se détache même peu à peu de lui-même; le mauvais goût se dissipe, la langue redevient belle, la soif cesse. L'histoire de l'estomac, est la même que celle de la langue; aucun secours ne peut le nettoyer dans les commencemens. En donnant beaucoup de remedes délayans & rafraichissans, il se nettoie lui-même; & les envies de vomir, les rapports, l'inquiétude passent naturellement & sans purgatif.

§. 26. Non-seulement on ne fait point de bien par ces remedes, mais on fait un mal très considérable, en appliquant des remedes acres & irritans, qui augmentent la douleur & l'inflammation; qui attirent les humeurs sur ces parties, où il y en a déja trop; qui n'évacuent point la cause de la maladie, parcequ'elle n'est pas prête à être évacuée, qu'elle n'est pas mûre; mais qui évacuent ce qu'il y a de plus liquide dans le sang qui par-là même reste plus épais; qui évacuent la partie utile, & laissent la nuisible.

§. 27. L'émétique, surtout donné dans une maladie inflammatoire, & même inconsidérément dans toutes les maladies aigües, avant que d'avoir diminué les humeurs par la saignée, & les avoir délayées par d'abondantes boissons, produit les plus grands maux; les inflammations de l'estomac, des poulmons, du foie; les suffocations, les phrénésies. Les purgatifs occasionnent quelquefois une inflammation générale des boyaux, qui conduit à la mort. Il n'y a point de ces cas dont l'étourderie, l'imprudence & l'ignorance ne m'aient fait voir quelques exemples. L'effet de ces remedes, dans ces circonstances, est le même que celui du sel & du poivre, qu'on mettroit sur une langue séche, enflammée & sale, pour l'humecter & la nettoyer.

§. 28. Il n'y a personne qui, avec du bon sens, ne soit en état de sentir la vérité de tout ce que j'ai dit dans ce chapitre; & il y auroit de la prudence, pour ceux mêmes qui ne sentiroient pas la solidité de ces avis, à ne pas les braver, & à ne pas les heurter trop hardiment. Il s'agit d'un objet important; & dans une matiere qui leur est étrangere, ils doivent, sans doute, quelque déférence aux avis des gens qui en ont fait l'étude de toute leur vie. Ce n'est pas moi que je veux qu'on écoute, ce sont les plus grands Médecins, dont je ne suis dans ce cas que le foible organe. Quel intérêt avons-nous tous à défendre aux malades de manger, de s'étouffer, & de boire des choses chaudes qui enflamment leur fievre? Quel avantage peut-il nous en revenir, de nous opposer au fatal torrent qui les entraîne? Quelle raison peut persuader que des milliers de gens, pleins de génie, de savoir, d'expérience, qui passent leur vie au milieu des malades, uniquement occupés à les soigner & à observer tout ce qui leur arrive, se font illusion & se trompent sur l'effet des alimens, du régime, des remedes? Peut-il entrer dans des têtes sensées, qu'une garde qui conseille un bouillon, un œuf, un biscuit, mérite plus d'être crue, qu'un Médecin qui les défend? Il n'y a rien de plus désagréable pour celui-ci, que d'être obligé de disputer continuellement pour ces miseres, & de craindre toujours que des soins mortellement officieux ne détruisent, par des alimens qui augmentent toutes les causes du mal, l'effet de tous les remedes qu'il emploie pour les combattre, & n'enveniment la plaie à mesure qu'il la panse. Plus on aime un malade, plus on veut le faire manger; c'est l'assassiner par tendresse.

CHAPITRE III.
Ce qu'il faut faire dans les commencemens des maladies. Diete des maladies aiguës.

§. 29. J'ai fait voir les dangers du régime, & des principaux remedes qu'on emploie généralement parmi le peuple. Je dois indiquer actuellement ce qu'on peut faire, sans aucun risque, dans les commencemens des maladies aigües quelconques, & le régime général qui convient à toutes. Ceux qui auront envie de tirer quelque fruit de ce Traité, doivent faire attention à ce chapitre, parceque dans le reste de l'ouvrage, pour éviter les répétitions, je ne parlerai du régime, que quand la maladie en exigera un différent de celui que je détaillerai actuellement; & quand je dirai qu'il faut mettre un malade au régime, cela signifiera qu'il faut le traiter de la façon prescrite dans ce chapitre; & l'on fera ce que je vais indiquer relativement à l'air, aux alimens, à la boisson, aux lavemens, excepté quand je prescrirai expressément autre chose, comme d'autres ptisanes, ou d'autres lavemens.

§. 30. La plûpart des maladies (j'entens toujours aigües ou fiévreuses) s'annoncent souvent, quelques semaines, ordinairement quelques jours à l'avance, par quelques dérangemens dans la santé, comme un leger engourdissement, un peu moins d'agilité, moins d'appétit, un peu de pesanteur d'estomac, plus de facilité à se fatiguer, quelques embarras de tête, un sommeil plus pesant, mais moins tranquille, & qui ne répare pas les forces comme auparavant, moins de gaieté, quelquefois un peu d'embarras dans la poitrine, un pouls moins régulier, une disposition au froid, plus de facilité à suer, quelquefois la cessation des sueurs ordinaires. L'on peut à cette époque prévenir ou, au moins, diminuer considérablement les maux les plus fâcheux, par des attentions aisées, que je réduis à quatre. 1o. Renoncer à tout travail violent; mais continuer cependant un exercice très doux. 2o. Se réduire à très peu, ou à point d'alimens solides; renoncer surtout entiérement à la viande, au bouillon, aux œufs & au vin. 3o. Boire abondamment, c'est-à-dire, une couple de pintes par jour, par petits verres, de demi-heure en demi-heure, de la ptisane ([No. 1], ou [2].), & même de l'eau tiede, sur chaque pinte de laquelle on mettra un demi verre de vinaigre. Il n'y a personne à qui ce secours puisse manquer. Si l'on n'avoit pas de vinaigre, on boiroit l'eau tiede pure, & l'on mettroit sur chaque pinte quinze ou vingt grains de sel de cuisine. Ceux qui auroient du miel, feroient très bien d'en mettre deux ou trois cuillerées dans l'eau. L'on pourroit aussi employer avec succès une infusion de fleurs de sureau ou de tilleul. Le petit lait bien clair, peut également servir. 4o. Prendre des lavemens. En suivant cette méthode, on a souvent coupé racine aux maladies les plus graves; & lorsqu'on ne peut pas les empêcher de paroître, au moins on les rend plus douces, & l'on diminue beaucoup le danger.

§. 31. Malheureusement l'on suit une méthode toute contraire; & quand on sent ces dérangemens, l'on se borne à ne manger que de la viande, des œufs, du bouillon, l'on renonce aux légumes & aux fruits, qui seroient si utiles; & l'on boit, pour se fortifier l'estomac & chasser les vents, du vin ou quelques liqueurs, qui ne fortifient que la fievre, & ne chassent que les restes de la santé. L'on empêche par-là toutes les évacuations; l'on ne détrempe point les matieres qui occasionnent la maladie; on ne les rend point propres à être évacuées; au contraire, elles deviennent plus acres & plus difficiles à être emmenées; au lieu que la quantité d'une boisson délayante & rafraîchissante, détrempe & détache toutes les matieres étrangeres; elle délaie le sang; & au bout de quelques jours, tout ce qu'il y avoit de nuisible s'évacue par les selles, par les urines, ou par la sueur.

§. 32. Quand la maladie a fait de plus grands progrès, & que le malade est déja saisi par ce froid plus ou moins violent, qui précede presque toutes les maladies, & qui est ordinairement accompagné d'un accablement total & de douleurs dans tout l'extérieur du corps, il faut ou le mettre au lit, s'il ne peut pas rester debout; ou qu'il se tienne tranquillement assis un peu plus couvert que de coutume, & qu'il boive tous les quarts-d'heure un petit verre chaud, de la boisson ([No. 1], [2]); ou si elle manque, de quelqu'une de celle dont je viens de parler.

§. 33. Les malades veulent qu'on les couvre beaucoup pendant le froid; il faut être extrêmement attentif à les découvrir dès qu'il diminue, afin que quand la chaleur commence, ils n'aient rien de plus que les couvertures ordinaires; il seroit même à souhaiter qu'ils en eussent moins. Les paysans couchent sur un lit de plume, & sous des couvertures de laine qui sont ordinairement d'un poids immense. La chaleur que donne la plume est très fâcheuse pour les fiévreux; cependant comme ils y sont accoûtumés, on peut tolérer cette coutume pendant une partie de l'année; mais pendant les chaleurs, ou toutes les fois que la fievre est extrêmement forte, ils doivent coucher sur la paillasse, ils en seront infiniment mieux, & rejetter les couvertures de laine trop épaisses, pour ne se couvrir que de draps, de couvertures de laine moins lourdes, ou même de quelqu'autre chose moins chaude. L'on ne peut croire, comme moi, que quand l'on en a été témoin combien l'on soulage le malade en lui ôtant son lit de plumes; le mal prend sur le champ une nouvelle face.