§. 34. Dès que la chaleur est venue, & que la fievre est bien déclarée, l'on doit pourvoir au régime du malade. 1o. Il faut avoir soin que l'air de la chambre ne s'échauffe pas trop; qu'il y ait le moins de monde, & qu'on y fasse le moins de bruit possible; que personne ne parle au malade sans nécessité. Il n'y a rien qui augmente plus la fievre & fasse plus rêver, que la multitude des gens qui sont au tour du malade, & qui font du bruit. Il faut, quand il a été à la selle ou qu'il a uriné, emporter ces excrémens le plutôt possible. Il faut nécessairement ouvrir les fenêtres soir & matin, au moins un quart-d'heure chaque fois, & ouvrir en même-tems une porte, afin que l'air se renouvelle. Mais, comme il ne faut pas qu'il y ait un courant d'air sur le malade, on tirera, dans le même-tems, les rideaux de son lit; & s'il n'en avoit point, on en fait dans le moment, en mettant au tour de lui des chaises, avec quelques habits qui le garantissent. Si la saison est extrêmement rigoureuse, il suffit de l'ouvrir une fois le jour. Il est aussi très utile de brûler du genievre ou autre bois aromatique; ou bien, on jettera un peu de vinaigre sur une pelle rouge; cette fumée corrige la putridité de l'air. Dans les grandes chaleurs, quand l'air de la chambre est brûlant, & que le malade en est fort incommodé, on peut arroser de tems en tems le plancher, & mettre dans la chambre quelques grosses branches de saule, ou d'aulne, ou de fresne, qui trempent dans des seaux d'eau.
§. 35. 2o. Par rapport à la nourriture du malade, il ne prendra rien du tout de solide; mais on peut lui préparer, par tout & en tout tems, la nourriture suivante, qui est une des plus saines, &, sans contredit, la plus simple. Prenez une demi-livre de pain, la grosseur d'une noisette de beurre, ou même point, & un pot d'eau; faites cuire le tout jusqu'à ce que le pain soit presque entierement défait: on le passe, & l'on en donne un demi-septier au malade, de trois en trois, ou de quatre en quatre heures, et même plus rarement, si la fievre étoit extrêmement forte. Ceux qui ont des gruaux, de l'orge, des pois, des feves, de l'aveine, du ris peuvent en prendre, cuits de la même façon, avec quelques grains de sel[8].
[8] On donne, ici, des bouillons de viande: on ne peut trop recommander de les faire legers avec le veau, le poulet; mais il seroit encore mieux d'user de ce que l'on prescrit dans ce livre.
§. 36. L'on peut aussi leur permettre, au lieu de ces especes de soupe, des fruits d'été cruds, & en hiver des pommes cuites, ou des prunes & des cerises sechées que l'on fera cuire. Les gens instruits ne seront pas surpris de voir ordonner les fruits dans les maladies aigües; ils en voient les succès tous les jours. Ce conseil ne révoltera que ceux qui sont encore trop imbus des anciens préjugés; mais, en réflechissant, ils sentiront que ces fruits, qui desalterent, rafraîchissent, abbattent la fievre, corrigent la bile corrompue & échauffée, entretiennent la liberté du ventre, font couler les urines, & sont l'aliment le plus convenable pour les fievreux. Aussi ils les desirent ardemment; & j'en ai vu plusieurs qui ne s'étoient guéris, qu'en mangeant en cachette une grande quantité de ces fruits qu'ils desiroient ardemment, & qu'on leur refusoit. Ceux qui ne sentiront pas ces raisons, peuvent au moins hazarder un essai sur ma parole; leur propre expérience les convaincra bientôt de l'utilité de cette espece d'aliment. L'on peut donc hardiment donner, dans toutes les fievres continues, des cerises, des griottes, des fraises, des raisins de mars, des framboises, des mûres; mais il faut que tous ces fruits soient très mûrs. Les pommes, les poires, les prunes sont moins fondantes, moins remplies de jus, & conviennent moins. Il y a cependant quelques especes de poires, extrêmement aqueuses, qu'on peut employer[9]: on peut aussi prendre un peu de jus de prunes bien mûres, avec de l'eau. J'ai vu cette boisson désaltérer un malade, mieux qu'aucune autre. L'attention qu'on doit avoir, c'est de n'en pas prendre une grosse quantité à la fois, sans quoi l'estomac seroit surchargé, & le malade souffriroit; mais si l'on en prend souvent & peu, il n'y a rien de plus salutaire. Ceux que leur situation met à même d'avoir des oranges douces ou des citrons, peuvent également en manger les cœurs avec succès; il faut rejetter l'écorce qui échauffe.
[9] Comme les différentes especes de beurré, de bon-chrétien, le doyenné, le S. Germain, la virgouleuse, la royale d'été, la bergamote, l'angleterre.
§. 37. 3o. Il faut faire usage d'une boisson qui desaltere, abatte la fiévre, délaie, relâche & aide les évacuations par les selles, les urines & la transpiration. Toutes celles dont j'ai parlé, réunissent toutes ces qualités. L'on peut aussi mettre un verre, ou un verre & demi, du jus des fruits dont je viens de parler, dans une pinte d'eau.
§. 38. Les malades doivent beaucoup boire. Il seroit à souhaiter qu'ils bussent au moins deux ou trois pintes par jour, souvent & peu à la fois; c'est-à-dire un verre à chaque quart d'heure. Il faut que la boisson ait perdu le grand froid.
§. 39. 4o. Si le malade ne va pas tous les jours deux fois à la selle, si les urines ne sont pas abondantes, ou si elles sont rouges, si le malade rêve, si la fievre est forte, le mal de tête & de reins considérable, le ventre douloureux, les envies de dormir fréquentes, il faut donner un lavement ([No. 5].), au moins une fois par jour. Le peuple n'aime pas ce remede; il n'y en a cependant point de plus utile dans les maladies violentes, surtout dans les cas que je viens d'indiquer; & un lavement soulage ordinairement plus, que si on buvoit sept ou huit fois la même quantité de liqueur. L'usage des lavemens dans les différentes maladies, sera déterminé en parlant de chacune. Mais il ne faut jamais les donner dans le moment où le malade a une sueur qui le soulage.
§. 40. 5o. Tant que le malade en aura la force, il faut qu'il se tienne tous les jours hors du lit une heure, & plus s'il peut; mais au moins une demi-heure: cela diminue la fievre, le mal de tête, les rêveries. Il faut éviter de lever le malade pendant qu'il auroit une sueur de nature à le soulager; mais ces sueurs ne viennent jamais que sur la fin des maux, & après que le malade a eu beaucoup d'autres évacuations.
§. 41. 6o. On lui raccommodera son lit tous les jours, pendant qu'il sera levé, & l'on changera les linges, tant du lit que du malade, le plus souvent qu'on le pourra. Un préjugé pernicieux établit une pratique contraire, qui est très dangereuse. On craint de sortir le malade du lit, on le laisse dans des linges pourris, chargés de corruption, & qui par-là non-seulement entretiennent la maladie, mais peuvent même lui donner un caractere de malignité. Je le réitere, rien n'entretient la fievre & les rêveries, comme de ne point sortir du lit & de ne point changer de linge; & j'ai fait cesser, par ce double moyen & sans autre secours, des rêveries qui duroient depuis douze jours sans interruption. L'on dit que le malade est trop foible, c'est une mauvaise raison: il faut qu'un malade soit presque mourant pour ne pas soutenir cette opération, qui, lors même qu'il l'éprouve pour le moment, augmente ses forces & diminue aussi-tôt ses maux. Un avantage que les malades retirent du séjour hors du lit, c'est que les urines coulent plus abondamment & avec facilité. L'on en voit quelquefois qui n'urinent point du tout, si on ne les sort pas du lit.