Il y a un grand nombre de maladies aigües que ce seul régime guérit radicalement, & il les adoucit toutes. Si on ne l'emploie pas, les remedes sont le plus souvent inutiles. Il seroit à souhaiter que le peuple sût que l'on ne peut pas brusquer les maladies; que chacune doit avoir un certain cours, & que l'usage des remedes violens qu'il aime à employer, peut bien les abreger en tuant le malade: mais cet usage ne guérit jamais plus vîte, & au contraire il rend la maladie plus fâcheuse, plus longue, plus opiniâtre, & laisse souvent des suites qui font languir toute sa vie celui qui a été traité avec des remedes violens.

§. 42. Ce n'est pas assez de bien conduire la maladie, il faut encore soigner la convalescence, qui est toujours un état de foiblesse, & par-là même de langueur. Le même préjugé qui tue les malades en les forçant à manger, s'étend sur la convalescence, & la rend fâcheuse & longue: on produit des rechûtes quelquefois mortelles, souvent des maux chroniques, en faisant manger les convalescens trop, ou trop tôt. A mesure que la fievre diminue, on peut insensiblement augmenter la quantité de nourriture; mais tant qu'il en reste, il convient de s'en tenir aux alimens que j'ai indiqués. Dès qu'elle est finie, on peut passer à des alimens différens, & prendre un peu de viande, mais il faut qu'elle soit tendre, du poisson, un peu de bouillon, quelques œufs, du vin avec de l'eau, du pain trempé dans le vin: ces alimens sont utiles, & servent à réparer les forces quand on en use modérément. Ils retardent la guérison dès qu'on en prend un peu trop; parceque l'estomac extrêmement affoibli par la maladie & par les remedes, n'est capable que d'une très petite digestion, & si on lui donne au-delà de ses forces, tout ce qu'on prend ne se digere point, mais se corrompt. Il survient de fréquens retours de fievre, un abattement continuel, des maux de tête, un assoupissement sans pouvoir dormir, des douleurs & des chaleurs dans les bras & dans les jambes, de l'inquiétude, de la mauvaise humeur, des vomissemens, des diarrhées, des obstructions.

§. 43. L'on prévient tous ces maux en se contentant de très peu d'alimens. Je le réitere, si l'on veut fortifier un convalescent, il faut lui donner peu: ce n'est pas ce qu'on avale qui nourrit, ce n'est que ce qu'on digere. Le convalescent qui avale peu, le digere & est nourri; celui qui avale beaucoup ne le digere pas, & bien loin d'être nourri & fortifié, il périt peu à peu.

§. 44. Il faut, 1o. que les convalescens, comme les malades, prennent très peu d'alimens à la fois, & fréquemment. 2o. Qu'ils ne prennent jamais qu'une sorte d'aliment dans un repas, & qu'ils n'en changent pas trop souvent. 3o. Qu'ils mâchent avec beaucoup de soin tout ce qu'ils prennent de solide. 4o. Qu'ils diminuent la quantité de boisson: la meilleure, pour le général, est de l'eau avec un quart ou un tiers de vin blanc. 5o. Qu'ils se promenent le plus souvent qu'ils pourront à pied, en voiture, à cheval: ils auront attention, surtout les premieres sorties, de faire leur promenade dans des endroits qui soient à l'abri du vent & qui ne soient pas humides. Ce dernier exercice est le plus salutaire de tous. Les trois quarts des gens de la campagne sont à même de se procurer cet avantage sans qu'il leur en coûte rien; ils ont grand tort de le négliger. Ceux qui voudront en user, doivent le faire avant leur plus grand repas, qui doit être celui du milieu du jour, & jamais après. L'exercice pris avant le repas, fortifie les organes de la digestion, qui ensuite se fait mieux: si on le prend après, il la trouble. 6o. Comme ordinairement les convalescens sont moins bien le soir, ils doivent rentrer chez eux avant le coucher du soleil, & lorsqu'il s'éleve un vent froid ou humide. Il faut qu'à ces heures ils prennent très peu d'alimens: leur sommeil en sera plus tranquille, & les reparera mieux. 7o. Ils ne doivent rester au lit que sept ou huit heures. 8o. L'enflure des jambes qui survient presque à tous, n'est pas dangereuse, & se dissipe d'elle-même quand ils sont sobres & qu'ils prennent du mouvement. 9o. Il n'est pas nécessaire qu'ils aillent tous les jours à la selle; mais il ne faut pas qu'ils soient resserrés plus de deux ou trois jours; & si cela arrivoit, il faudroit leur donner un lavement le troisieme jour, & même plutôt si l'on voyoit que la constipation leur occasionnât de la chaleur, des gonflemens, de l'inquiétude, des maux de tête. 10o. S'il leur reste beaucoup de foiblesse, si l'estomac est dérangé, s'ils ont de tems en tems un peu de fievre, ils prendront trois prises par jour du remede ([No. 14].) qui rétablit les digestions, rappelle les forces & chasse la fievre. 11o. Il ne faut pas qu'ils reprennent trop tôt le travail; cette mauvaise coutume empêche journellement plusieurs paysans de se remettre jamais parfaitement bien, & de reprendre leurs premieres forces: pour n'avoir pas su se reposer pendant quelques jours, ils ne redeviendront jamais aussi robustes ouvriers qu'ils l'étoient auparavant, & ce travail précoce leur fera perdre dans la suite, chaque semaine de leur vie, plus de tems qu'ils n'en ont gagné une seule fois. Je vois tous les jours des laboureurs, des vignerons, des manœuvres languissans; presque tous datent le commencement de leur langueur depuis quelque maladie aigüe, qui, par le manque de ménagement dans la convalescence, n'a pas été bien guérie: un repos de sept ou huit jours de plus leur auroit épargné toutes ces infirmités; mais c'est ce qu'on a peine à leur faire comprendre. Le peuple, dans ce cas & dans beaucoup d'autres, ne sait calculer que pour le jour, & n'étend point ses vues au lendemain; il ne sait faire aucun sacrifice à l'avenir; il en faut cependant pour se le rendre favorable.

CHAPITRE IV.
Inflammation de Poitrine.

§. 45. L'inflammation de poitrine, ou Peripneumonie, ou Fluxion de poitrine, est une inflammation du poulmon, & plus ordinairement d'un seul de ses côtés. Les signes qui la font connoître sont, un frisson plus ou moins long, pendant lequel le malade est quelquefois fort inquiet & angoissé, symptome essentiel, & qui m'a servi plus d'une fois à distinguer cette maladie à coup sûr, dès son premier moment; la chaleur qui suit le frisson, & qui, pendant quelques heures, est souvent mêlée de retour de froid; le pouls est vite, assez fort, médiocrement plein, dur, & reglé quand le mal est médiocre; petit, mol, irrégulier quand la maladie est très grave; un sentiment legerement douloureux dans l'un des côtés de la poitrine; quelquefois, une espece de serrement sur le cœur; quelquefois, des douleurs dans tout le corps, surtout le long des reins; de l'oppression, au moins le plus souvent, car quelquefois il y en a peu; la nécessité d'être presque toujours couché sur le dos, ne pouvant l'être que très rarement sur les côtés; une toux, quelquefois seche, & alors elle est plus douloureuse, d'autres fois accompagnée de crachats plus ou moins pleins de sang, souvent de sang pur; une douleur ou au moins une pesanteur de tête, souvent des rêveries, presque toujours le visage rouge; d'autres fois de la pâleur & un air étonné dès le commencement, ce qui est d'un facheux présage; les levres, la langue, le palais, la peau seches; l'haleine chaude, les urines peu abondantes & rouges dans les commencemens, plus abondantes moins rouges & déposant beaucoup de sediment dans la suite; fréquemment de l'altération; quelquefois des envies de vomir, dans le commencement, qui, en en imposant à gens peu instruits, ont souvent porté à donner un émétique, qui est mortel, surtout à cette époque; une chaleur universelle, un redoublement presque tous les soirs, pendant lequel la toux est plus aigre, & les crachats moins abondans. Les meilleurs crachats sont ceux qui ne sont ni trop liquides ni trop durs; mais d'une consistance médiocre, ressemblant à ce qu'on crache sur la fin d'un rhume, mais plus jaunes, & mêlés d'un peu de sang, qui diminue peu à peu, & disparoît ordinairement avant le septieme jour. Quelquefois l'inflammation monte le long de la trachée artére, & occasionne au malade une suffocation & un sentiment douloureux, quand il avale, qui lui persuade qu'il a un mal de gorge.

§. 46. Quand le mal est très violent, ou quand il le devient; le malade ne peut respirer qu'assis. Le pouls devient très petit & très vite; le visage devient livide, la langue noire, les yeux s'égarent, le malade a une angoisse inexprimable, il s'agite continuellement dans son lit; quelquefois un bras est dans une espece de paralysie; les réveries ne le quittent point, il ne peut ni veiller ni dormir; la peau de la poitrine & du col se couvrent quelquefois, surtout quand l'air est étouffé & le mal extrême & violent, de taches livides, plus ou moins considérables; les forces s'épuisent, la difficulté de respirer augmente d'un moment à l'autre; le malade tombe dans une léthargie, & meurt bientôt, d'une mort affreuse & assez commune dans les campagnes par l'effet des remedes échauffans, qu'on emploie dans ce cas. L'on a vu l'usage de ces remedes augmenter la maladie à un tel point, que le cœur se fendoit, comme l'ouverture du cadavre l'a prouvé.

Si la maladie attaque tout-à-coup & avec violence, si le froid dure plusieurs heures, & s'il est suivi d'une chaleur brulante, si le cerveau s'embarrasse dès le commencement, si le malade a une petite diarrhée avec tenesme, s'il craint le lit, s'il sue trop, ou s'il a la peau extrêmement aride, si son caractere paroît changé, s'il a beaucoup de peine à cracher, la maladie est très dangereuse.

§. 47. Il faut d'abord mettre le malade au régime, & avoir soin qu'il ne boive jamais trop froid. Sa boisson doit être la ptisane d'orge [No. 2], ou le lait d'amande [No. 4], ou celle [No. 7]. Les jus d'herbes, qui entrent dans cette derniere, sont un excellent remede dans ce cas; parcequ'ils fondent puissamment ce sang épais qui forme l'inflammation. Pendant que la fievre est extrêmement violente, que le malade ne crache pas suffisamment, qu'il rêve, qu'il a très mal à la tête, ou qu'il crache le sang pur, il faut donner le lavement [No. 5], trois fois, ou au moins deux fois dans vingt-quatre heures. Mais le remede principal c'est la saignée. Dès que le froid a fini, il faut tirer tout à la fois douze onces de sang du bras, & même, si le malade est jeune & robuste, quatorze ou seize. Cette forte saignée soulage plus, que si on tiroit vingt-quatre onces en trois fois.

§. 48. Quand la maladie est telle qu'elle est décrite [§. 45], cette saignée soulage considérablement le malade, pendant quelques heures; mais le mal revient, & pour prévenir cela, il faut, à moins que tout n'aille extrêmement bien, réiterer la saignée au bout de quatre heures, & tirer encore douze onces de sang. Souvent cela suffit. Mais si au bout de huit ou dix heures, la maladie paroissoit se ranimer, il faudroit réiterer une troisieme, même une quatrieme fois. Mais en employant les autres secours nécessaires, j'ai rarement eu besoin de cette quatrieme saignée, & fréquemment je m'en tiens aux deux premieres. S'il y a plusieurs jours que la maladie a commencé, si la fievre est encore forte, la respiration difficile, si le malade ne crache pas, ou s'il crache trop de sang, il faut, sans s'embarrasser du jour, faire une saignée, fût-ce le dixieme. Le sang dans cette maladie, & dans toutes les autres maladies inflammatoires, est extrêmement épais; &, presque d'abord qu'on l'a tiré, il se forme dessus, cette peau blanche, coriace, que chacun connoît, & qu'on appelle croute pleurétique. L'on regarde comme un bien, lorsque dans chaque saignée, elle devient moins dure & moins épaisse que dans les précédentes. Cela est généralement vrai, si en même tems le malade se trouve mieux; mais si l'on ne faisoit attention qu'au sang seul, on se tromperoit souvent. Il arrive même, que dans l'inflammation de poitrine la plus violente, cette croute ne se forme point; ce qu'on regarde comme un signe très dangereux. Il y a d'ailleurs, à cet égard plusieurs bisarreries, qui dépendent des plus petites circonstances: ainsi il ne faut point se fonder uniquement sur cette croute, pour regler les saignées; &, en général, il ne faut pas trop croire que l'état du sang dans la palette, puisse nous faire juger avec certitude de son véritable état dans le corps.