§. 560. Le Brigand, qui assassine au milieu d'un grand chemin, laisse au moins la double ressource, de se défendre, & d'être secouru; mais l'empoisonneur, qui surprend la confiance du malade, & le tue, est cent fois plus dangereux, & aussi punissable.
L'on signale les bandes de voleurs; qui s'introduisent dans le pays: il seroit à souhaiter qu'on eût un rôle de tous ces faux Medecins de l'un & de l'autre sexe, & qu'on en publiât la description la plus exacte, accompagnée de la liste de leurs exploits sanglans. L'on inspireroit peut-être par-là, une frayeur salutaire au peuple, qui ne s'exposeroit plus à être la victime innocente de ces bourreaux.
§. 561. Son aveuglement sur cette double espece d'êtres malfaisans, est inconcevable. Celui qu'il a en faveur des Charlatans, l'est cependant moins; parceque ne les connoissant pas, il peut leur supposer une partie des talens & des connoissances qu'ils s'arrogent. Il faut donc l'avertir, & on ne peut trop le lui redire, que, malgré l'appareil pompeux dont quelques uns se parent, ce sont toujours des hommes vils, qui, incapables de gagner leur vie par aucun travail honnête, ont fondé leur subsistance sur leur propre impudence & son imbécille crédulité; qu'ils sont dénués de toute connoissance quelconque; que leurs titres & leurs patentes sont sans aucune autorité, parceque, par un misérable abus, ces actes sont devenus une denrée de commerce, qu'on obtient à très vil prix, tout comme le surtout galonné qu'ils achetent à la friperie; que leurs certificats de cure sont chimeriques ou faux, & qu'enfin, quand sur le nombre prodigieux de gens qui prennent leurs remedes, il y en auroit quelques uns de guéris, & il est presque physiquement impossible que cela n'arrive pas, il n'en seroit pas moins vrai, que c'est une espece destructive. Un coup d'épée dans la poitrine, en perçant un abcès, sauva un homme, que ce mal auroit tué; les coups d'épée n'en sont pas moins mortels. Il n'est point étonnant même, que ces gens là (je dis la même chose des Maîges), qui tuent des milliers de gens, que la nature seule, ou aidée des secours de la Medecine, auroit sauvés, guérissent, de tems en tems, un malade qui a été entre les mains des plus habiles Medecins. Souvent les malades de l'ordre de ceux qui vont consulter les gens de cet acabit, soit qu'ils ne veuillent pas s'astreindre au traitement qu'exige leur maladie, soit que, rebuté par leur peu de docilité, le Medecin ne leur continue pas ses conseils, vont chercher des gens qui leur promettent une guérison prompte, & hazardent des remedes qui en tuent plusieurs, & en guérissent un, qui se trouve la force de résister, un peu plus vite que ne l'auroit fait un Medecin. Il ne seroit que trop aisé de se procurer, dans toutes les Paroisses, des catalogues qui mettroient sous les yeux, la vérité de toutes ces propositions.
§. 562. Le crédit de ce Charlatan de foire, que cinq ou six cens paysans entourent, grands yeux ouverts, gueule béante, qui se trouvent fort heureux qu'il veuille bien leur friponner leur nécessaire, en leur vendant, quinze ou vingt fois au-delà de sa valeur, un remede, dont la plus grande qualité seroit d'être inutile; son crédit, dis-je, tomberoit bientôt, si l'on pouvoit persuader à chacun de ses auditeurs, ce qui est exactement vrai, qu'à un peu de souplesse près dans la main, il en fait tout autant que lui; & que, s'il peut acquérir son impudence, il aura dans un moment la même réputation, & méritera la même confiance.
§. 563. Si le peuple raisonnoit, il seroit aisé de le désabuser; mais ceux qui le conduisent doivent raisonner pour lui. J'ai déja prouvé le ridicule de sa confiance aux Charlatans proprement dits. Celle qu'il a pour les Maîges est encore plus insensée. L'art le plus vil s'apprend; l'on n'est savetier, l'on ne raccommode de vieux morceaux de cuir, que quand on a fait un apprentissage; & l'on n'en fera point pour l'art le plus nécessaire, le plus utile, le plus beau. L'on ne confie une montre pour la raccommoder, qu'à celui qui a passé bien des années à étudier comment elle est faite, & quelles sont les causes qui la font bien aller, & qui la dérangent; & l'on confiera le soin de raccommoder la plus composée, la plus délicate & la plus précieuse des machines, à des gens qui n'ont pas la plus petite notion de sa structure, des causes de ses mouvemens, de celles de ses dérangemens, & des instrumens qui peuvent la rétablir. Qu'un soldat chassé de son régiment, à cause de ses coquineries, ou qui a deserté par libertinage, qu'un banqueroutier, qu'un ecclésiastique flétri, qu'un barbier ivrogne, qu'une foule d'autres personnages aussi vils, viennent afficher qu'ils remontent les bijoux dans la perfection; s'ils ne sont pas connus, si l'on ne voit pas de leur ouvrage, si l'on n'a pas des témoignages authentiques de leur probité & de leur habileté, personne ne leur confiera pour quatre sols de pierres fausses; ils mourront de faim. Mais qu'au lieu de se faire Jouailliers, ils s'affichent Médecins, on achetera très cherement le plaisir de leur confier sa vie, dont ils ne tarderont pas à empoisonner les restes.
§. 564. Les plus grands Médecins, ces hommes rares, qui, nés avec les plus heureux talens, ont éclairé leur esprit dès leur plus tendre enfance, qui ont cultivé ensuite avec soin toutes les parties de la physique, qui ont sacrifié les plus beaux momens de leur vie à une étude suivie & assidue du corps humain, de ses fonctions, des causes qui peuvent les empêcher, & de tous les remedes, qui auront surmonté le désagrément de vivre dans les hôpitaux, parmi des milliers de malades, qui auront réuni à leurs propres observations, celles de tous les tems & de tous les lieux; ces hommes rares, dis-je, ne se trouvent pas même tels qu'ils voudroient être, pour se charger du précieux dépôt de la santé humaine: & on le remettra à des hommes grossiers, nés sans talens, élevés sans culture; qui souvent ne savent pas même lire, qui ignorent tout ce qui a quelque rapport à la médecine, aussi profondement que les mœurs des Sauvages asiatiques; qui n'ont veillé que pour boire, qui souvent ne font cet horrible métier que pour fournir à leur boisson, & ne l'exercent que dans le vin; qui ne se sont fait Medecins que parcequ'ils étoient incapables d'être quelque chose! Une telle conduite paroîtra, à tout homme sensé, le comble de l'extravagance.
Si l'on entroit dans l'examen des remedes qu'ils emploient, si on les comparoit aux besoins du malade à qui ils les ordonnent, on seroit saisi d'horreur, & l'on gemiroit sur le sort de cette infortunée partie du genre humain, dont la vie, si importante à l'Etat, est misérablement confiée aux plus meurtriers des êtres.
§. 565. Quelques-uns d'eux, sentant bien le danger de l'objection tirée du manque d'études, ont cherché à la prévenir, en répandant parmi le peuple, un préjugé qui n'est que trop accredité aujourd'hui; c'est que leurs talens pour la medecine, sont un don surnaturel, fort supérieur par là même, à toutes les connoissances humaines. Ce n'est point à moi à montrer l'indécence, le crime, l'irreligion d'une telle fourberie; ce seroit empiéter sur les droits de Messieurs les Pasteurs; mais qu'il me soit permis de les avertir, que cette branche de superstition ayant les suites les plus cruelles, mérite toute leur attention; & en général, il seroit d'autant plus à souhaiter, qu'on combattît la superstition, qu'un esprit imbu de préjugés faux, n'est pas propre à recevoir une doctrine véritable. Il y a des scélerats, qui espérant de s'accréditer par la crainte autant que par l'espérance, ont poussé l'horreur jusques à laisser douter, s'ils tenoient leur puissance du Ciel ou de l'Enfer. Voilà les hommes qui disposent de la vie des autres.
§. 566. Un fait que j'ai déja indiqué, & qu'on n'expliquera jamais, c'est l'empressement du paysan à se procurer les meilleurs secours pour ses bêtes malades. Quelque éloigné que soit le Medecin veterinaire, ou l'homme qu'on croit tel, (car malheureusement il n'y en a point dans ce pays) s'il a beaucoup de réputation, il va le consulter, ou le fait venir à tout prix. Quelque couteux que soient les remedes qu'il indique, s'ils passent pour les meilleurs, il se les procure. Mais dès qu'il s'agit de lui, de sa femme, de ses enfans, il se passe de secours, ou se contente de ceux qui s'offrent sous sa main, quelque pernicieux qu'ils soient, sans en être moins couteux; car c'est une injustice criante, que les sommes extorquées par quelques Maîges, ou aux patiens, ou, plus souvent à leurs héritiers.
§. 567. Je ne m'étendrai pas plus long-tems sur cette matiere, l'amour de l'humanité m'a forcé à en dire quelque chose; elle mériteroit d'être traitée plus au long, & elle est de la plus grande conséquence. Il n'y a que les Medecins qui pussent se tranquilliser sur cet horrible abus, s'ils n'étoient animés que par des vues d'intérêts; puisque les Maîges diminuent le nombre des consultans du peuple, qui ne sont pour eux qu'une occupation pénible. Mais quel est le Medecin assez vil, pour vouloir acheter quelques heures de tranquillité à un prix aussi cher & aussi odieux.