§. 568. J'ai montré le mal, je souhaiterois de pouvoir indiquer des remedes sûrs, mais cela est difficile.
Le premier, c'est peut-être d'avoir fait connoître le danger.
Le second, & sans contredit le plus efficace, est celui dont j'ai déja parlé; n'admettre aucun Charlatan passant, & chasser tous les Maîges.
Un troisieme moyen, ce seroit des instructions pastorales sur cette objet. La conduite du peuple à cet égard est un vrai suicide, & il seroit important de l'en convaincre. Mais l'inefficacité des exhortations réflechies les plus fortes sur tant d'autres articles, ne fait-elle point craindre le même sort pour celles ci. L'usage a décidé qu'il n'y a aujourd'hui de vice, qui exclut du titre & de la considération d'honnête homme, que le vol ouvert & caractérisé; & cela par cette raison simple, c'est que nous tenons à nos biens plus qu'à toute autre chose; l'homicide même est honnête dans un très grand nombre de cas; peut-on espérer de persuader qu'il y a du crime à confier sa santé à des empoisonneurs, sous l'espérance de guérison. Un remede plus sûr, ce seroit de faire sentir au peuple, ce qui est fort aisé, qu'il lui en coutera moins pour être bien soigné, que pour l'être mal. L'appas du bon marché le ramenera beaucoup plus surement que l'aversion du crime.
Le quatrieme, qui ne seroit surement pas inutile, ce seroit de retrancher des almanachs ces regles de medecine astrologique, qui contribuent continuellement à entretenir des préjugés dangereux dans une science, dans laquelle les plus petites erreurs sont funestes. Que de paysans morts pour avoir differé, rejetté, ou mal placé une saignée dans une maladie aigüe, parceque l'almanach le vouloit ainsi. N'est-il point à craindre, pour le dire en passant, que la même cause ne nuise à leur œconomie; & qu'en consultant la Lune, qui n'a aucune influence, ils ne négligent les attentions relatives aux autres circonstances, qui en ont beaucoup.
Un cinquieme remede, seroit l'établissement d'hôpitaux pour les malades, dans les différentes villes du pays.
Il y a un grand nombre de moyens aisés, pour les fonder & les entretenir, presque sans nouvelles dépenses, & les avantages qui en résulteroient seroient immenses; d'ailleurs, quelque considérables que fussent les dépenses, en est-il de plus importantes? Elles sont sans doute de devoir; & l'on ne tarderoit pas à s'appercevoir qu'elles rapportent un intérêt réel, plus fort qu'on ne pourroit l'esperer d'aucun autre emploi de l'argent. Il faut, ou admettre que le peuple est inutile dans un Etat, ou convenir qu'il faut pourvoir aux soins de sa conservation. Un Anglois respectable, qui, après avoir tout vû avec beaucoup de soin, s'est occupé profondement & utilement des moyens d'augmenter les richesses & le bonheur de ses compatriotes, se plaint, en Angleterre, le pays du monde où les hôpitaux sont le plus multipliés, que le peuple malade n'est pas assez secouru. Que doit-ce être dans les pays où il n'y en a point? «Les secours de Chirurgie & de Medecine trop abondans dans les Villes, ne sont point assez répandus dans les campagnes; & les paysans sont sujets à des maladies assez simples; mais qui, faute de soins, dégénerent en une langueur mortelle.»
Enfin, si l'on ne peut pas remedier aux abus, (ceux qui regardent les Charlatans ne sont pas les seuls, & l'on ne donne pas ce nom à tous ceux qui le mériteroient), il seroit sans doute avantageux de détruire tout Art medecinal. Quand les bons Medecins ne peuvent pas faire autant de bien, que les mauvais peuvent faire de mal, il y a un avantage réel à n'en pas avoir. Je le dis avec conviction, l'anarchie en Medecine est la plus dangereuse de toutes. Libre de toute regle, & sans loix, cette science est un fléau d'autant plus affreux, qu'il frappe sans cesse; & si l'on ne peut pas réparer le désordre, il faut, ou défendre, sous de rigoureuse peines, l'exercice d'un art qui devient si funeste, ou, si les constitutions d'un Etat ne permettoient pas ce moyen violent, ordonner, comme dans les grandes calamités, des prieres publiques dans tous les Temples.
§. 569. Un autre abus, moins dangereux que ceux dont je viens de parler, qui ne laisse pas cependant de faire des maux réels, & qui au moins, sort beaucoup d'argent du pays, mais dont le peuple est moins la victime que les gens aisés, c'est l'imbecille aveuglement, avec lequel on s'en laisse imposer par les pompeuses annonces de quelque remede universel, qu'on tire dispendieusement de l'étranger. Les personnes au-dessus du commun peuple, ne courent pas au Charlatan, parcequ'elles croiroient s'avilir en se mêlant à la foule; mais si ce même Charlatan, au lieu de venir, s'étoit tenu dans quelque ville étrangere; si, au lieu de faire afficher ses placards aux coins des rues, il les avoit fait insérer dans les mercures ou dans les gazettes; si, au lieu de vendre ses remedes lui-même, il avoit établi des bureaux dans chaque ville; si, au lieu de les vendre vingt fois au-dessus de leur valeur, il avoit encore doublé ce prix; au lieu de vendre au peuple, il auroit vendu aux Habitans aisés des villes. Telle personne, sensée à tout autre égard, qui hésitera de confier sa santé à des Medecins dignes d'une entiere confiance, hazardera, par une folie inconcevable, le remede le plus dangereux, sur la foi d'un placard imposteur, publié par un homme aussi vil que le Charlatan qu'il méprise parcequ'il fait jouer du cors de chasse sous sa fenêtre, & qui n'en differe cependant, que par les circonstances que je viens d'indiquer. Il n'y a presque pas d'année qu'il ne s'accrédite quelqu'un de ces remedes, dont les ravages sont plus ou moins grands, à proportion de leur plus ou moins de vogue. Peu heureusement, en ont eu autant que les poudres d'un nommé Ailhaud, habitant d'Aix en Provence, & indigne du nom de Medecin, qui a inondé l'Europe, pendant quelques années, d'un purgatif âcre, dont le souvenir ne s'éteindra que quand toutes ses victimes auront fini. Je soigne, depuis long-tems, plusieurs malades, dont j'adoucis les maux, sans esperer de les guérir jamais, & qui ne doivent les tristes jours qu'ils coulent, qu'à l'usage de ces poudres. Un Medecin françois, aussi célebre par ses talens & ses connoissances, que recommandable par son caractere, a publié quelques-unes des sinistres catastrophes que leur usage avoit occasionnées. Si on recueilloit ces observations dans tous les endroits où l'on a employé la drogue, on formeroit un volume qui effraieroit.
§. 570. Heureusement tous les remedes qu'on débite ne sont ni aussi employés, ni aussi dangereux; mais l'on doit juger toutes ces affiches sur ce principe, je n'en connois point de plus vrai en Physique & en Medecine; c'est que, quiconque annonce un remede universel, est un imposteur, & qu'un tel remede est impossible, & contradictoire. Je n'entrerai point dans des détails de preuves; mais j'en appelle hardiment à tout homme sensé, qui voudra bien réflechir un moment sur les différentes causes des maladies, sur l'opposition de ces causes, & sur l'absurdité de vouloir combattre toutes ces causes avec le même remede.