§. 59. Il survient quelquefois des saignemens de nez, même après plusieurs saignées, qui sont très favorables, & soulagent ordinairement beaucoup plus que les saignées. On doit s'attendre à ces saignemens, lorsqu'après les saignées, le malade est mieux à plusieurs égards, & qu'il reste encore un grand mal de tête, avec les yeux vifs & le nez rouge. Il ne faut rien faire pour les arrêter; ce qui seroit très dangereux. Ils s'arrêtent d'eux-mêmes. D'autres fois, mais plus rarement, la maladie se dissipe par une diarrhée, legerement douloureuse, de matieres bilieuses.
§. 60. Si les crachats se suppriment tout-à-coup sans qu'il survienne aucune autre évacuation, l'oppression & l'angoisse reviennent d'abord, & le danger est pressant. Si la maladie n'est pas fort avancée, si le malade est robuste, s'il n'a pas été beaucoup saigné, s'il y avoit encore du sang dans les crachats, si le pouls est fort ou dur, il faut sur-le-champ saigner, faire respirer continuellement la vapeur d'eau chaude & de vinaigre, & faire boire beaucoup de la ptisane [No. 2], plus chaude qu'à l'ordinaire. Si les circonstances sont opposées; au lieu de la saignée, il faut appliquer deux vesicatoires aux jambes, & faire boire beaucoup de la ptisane [No. 12]. Les causes qui produisent le plus souvent cette suppression des crachats, sont 1. un refroidissement subit; 2. l'air trop chaud; 3. les remedes trop échauffans; 4. les sueurs trop abondantes; 5. un purgatif pris mal à propos; 6. quelque passion trop vive.
§. 61. Quand on n'a pas saigné suffisamment, ou assez tôt, quelquefois même, comme je l'ai vu, quand on a si fort affoibli le malade, par trop de saignées, que les évacuations par les selles, les urines, les crachats, la transpiration, ne sont pas bien faites; quand ces évacuations ont été dérangées par quelqu'autre cause, ou que la maladie n'a pas été bien traitée, les vaisseaux enflammés ne se débarrassent pas de l'humeur qui les engorge; mais il arrive, dans le poulmon, ce que chacun voit arriver tous les jours sur la peau. Si une tumeur inflammatoire ne se résout pas, si elle ne se dissipe pas insensiblement, elle devient abcès. Il en est de même du poulmon; si l'inflammation ne se dissipe pas, elle se change en abcès, qu'on appelle vomique; & cet abcès, comme ceux qu'on voit à l'extérieur, reste souvent enfermé long-tems dans son sac, sans que ce sac se creve & que le pus s'épanche.
§. 62. Si l'inflammation n'étoit pas extrêmement profonde dans le poulmon, & qu'elle s'étendît jusques à sa surface, c'est-à-dire près des côtes, le sac creve à l'extérieur du poulmon, & le pus se répand dans la cavité de la poitrine, entre le poulmon, les côtes & le diaphragme (c'est cette membrane qui sépare la poitrine du ventre). Quand l'inflammation est plus profonde, alors l'abcès se creve dans l'intérieur même du poulmon. Si l'ouverture est petite, de façon qu'il ne puisse sortir que peu de pus à la fois, si la quantité totale du pus n'est pas considérable, si le malade est encore fort, il crache ce pus & se trouve soulagé. Mais si la vomique est considérable, ou si l'ouverture est grande, & qu'il se répande une grande quantité de pus à la fois, ou si le malade est très foible, il meurt dans le moment où la vomique s'ouvre, & cela quelquefois lorsqu'on s'y attend le moins. J'ai vu un malade mourir, en portant une cuilleree de soupe à sa bouche; un autre en se mouchant. Il n'y avoit aucun symptome, qui pût faire croire leur mort plus prochaine dans ce moment que quelques heures auparavant. Le pus sort ordinairement par la bouche, après la mort; & les cadavres sont très promptement corrompus.
L'on appelle vomique couverte, celle qui n'a pas percé; ouverte celle qui est rompue. Il est important de traiter exactement cette matiere, parceque ces vomiques tuent beaucoup de gens dans les campagnes, sans qu'on soupçonne même dequoi ils meurent. J'en ai eu un exemple, il n'y a que quelques jours, chez un Regent de village. Il avoit une vomique couverte, très considérable dans le poulmon gauche, qui étoit la suite d'une inflammation de poitrine mal conduite dans les commencemens. Il me parut qu'il ne pouvoit pas vivre vingt-quatre heures; & il mourut en effet dans des angoisses inexprimables. J'ai lieu de croire, qu'il mourut quand la vomique creva; il sortit beaucoup de pus de sa bouche après sa mort.
§. 63. L'on ne peut ni voir, ni toucher, ce qu'il y a dans la poitrine; c'est ce qui fait que souvent l'on n'a pas connu les vomiques. Les signes suivans font présumer qu'elles se forment. Les évacuations qui sont nécessaires pour la guerison n'ont pas eu lieu dans les quatorze premiers jours. Au bout de ces quatorze jours, le malade n'est pas gueri, ni même considérablement soulagé; mais au contraire, la fievre continue d'être assez forte, avec un pouls toujours vite, ordinairement mol & foible, quelquefois cependant assez dur, souvent ondoyant; la respiration est encore gênée, avec de petits frissons de tems en tems, un redoublement de fievre le soir, les joues rouges, les levres seches, de l'altération.
L'augmentation de ces mêmes symptomes, annonce que le pus est tout formé; la toux est plus continue; elle redouble au moindre mouvement, ou dès que le malade a pris quelque nourriture; il ne peut se coucher que du côté malade, souvent il ne peut point se coucher du tout; mais il est obligé d'être tout le jour assis, quelquefois même sans oser s'appuyer sur les reins, crainte d'augmenter la toux & l'oppression; il ne peut point dormir; il a une fievre continue, & souvent des intermittences dans le pouls. Non-seulement la fievre augmente tous les soirs; mais la plus petite dose d'alimens, le plus leger mouvement, un peu de toux, une legere agitation de l'ame, un peu de chaleur dans la chambre, un bouillon un peu trop fort ou un peu trop salé, augmentent dans le moment la vitesse du pouls. Le malade est inquiet, il a des momens d'angoisse terribles, accompagnés & suivis de sueurs sur la poitrine, & surtout au visage. Il sue pendant la nuit; ses urines sont rougeâtres, quelquefois écumeuses, d'autres fois huileuses. Il lui monte tout à coup des feux au visage; il a ordinairement un gout horrible dans la bouche, chez les uns, de vieux fromage, chez les autres, d'œufs pourris ou de viande corrompue: ils maigrissent considérablement. Il y en a que rien ne désaltere, ils ont la bouche & la langue seches, la voix foible & rauque, les yeux enfoncés, souvent quelque chose d'un peu égaré dans la vue; ils ont un dégout général; & s'ils desirent certains alimens avant que de les voir, ils les rebutent dès qu'on les leur offre; les forces se perdent.
Outre ces symptomes, l'on remarque quelquefois, du côté malade, une très legere enflure, & un changement de couleur presqu'insensible. Si la vomique est placée tout à fait au bas du poulmon, dans la partie intérieure, c'est-à-dire, près du milieu de la poitrine, on peut sentir, dans quelques sujets, du gonflement, en pressant le creux de l'estomac, surtout quand le malade tousse.
§. 64. Quand une vomique est formée, tant qu'elle ne se vuide pas, tous les accidens que j'ai détaillés augmentent, & la vomique s'étend; tout le côté du poulmon malade devient quelquefois un sac de pus; le côté sain est comprimé; le malade meurt suffoqué, après des angoisses terribles, avec le poulmon plein de pus, sans en avoir jamais craché.
Il est important, pour éviter ces malheurs, de procurer la rupture de la vomique, dès que l'on est sûr qu'elle existe; & comme il vaut mieux qu'elle se rompe dans le poulmon, parcequ'alors on peut la cracher, que dans la cavité de la poitrine, par les raisons que je détaillerai plus bas, il faut faire en sorte que cette rupture se fasse intérieurement.