La goutte & le rhumatisme se jettent quelquefois sur les dents, & occasionnent les douleurs les plus cruelles, qu'il faut traiter comme les maladies dont elles dépendent.

§. 134. L'on comprend par ce qu'on vient de dire, ce que c'est que cette bisarrerie imaginaire qu'on attribue aux maux de dents, parcequ'un remede qui a soulagé l'un, ne soulage pas l'autre. Cela vient de ce que ces remedes sont toujours ordonnés sans connoissance de cause, qu'on ne fait point attention à la nature du mal; qu'on traite une douleur de carie, comme une douleur d'inflammation; celle-ci comme une douleur de fluxion froide, & cette derniere comme une douleur causée par l'âcreté scorbutique. Ainsi il n'est point étonnant que l'on échoue. Les Médecins eux-mêmes ne donnent peut-être pas toujours assez d'attention à la nature du mal, & lorsqu'ils la connoissent, ils se bornent trop à des remedes foibles & incapables de produire l'effet nécessaire. Si le mal est de nature inflammatoire, rien ne peut le soulager que la saignée.

Il en est des maux de dents comme de tous les autres, ils dépendent de plusieurs causes, & si l'on ne combat pas cette cause par les remedes, bien loin de guérir, l'on augmente le mal.

J'ai guéri de violens maux de dents de la machoire inférieure, en appliquant une emplâtre composée de farine, de blanc d'œuf, d'eau-de-vie & de mastic, à l'angle de cette machoire, dans l'endroit où l'on sent battre l'artere. J'ai aussi soulagé des maux de tête extrêmement violens, en appliquant la même emplâtre sur l'artere des tempes.

CHAPITRE IX.
De l'Apoplexie.

§. 135. Tout le monde connoît l'apoplexie, qui est une perte subite de tous les sens, & de tous les mouvemens volontaires, pendant laquelle le pouls se conserve, & la respiration est gênée. Je m'étendrai peu sur cette maladie, qui n'est pas fréquente dans les campagnes, & dont j'ai parlé fort au long dans une lettre à Monsieur de Haller, qui vient de paroître.

§. 136. L'on en distingue ordinairement deux especes; l'apoplexie sanguine, & l'apoplexie séreuse. Elles dépendent l'une & l'autre, de ce que les vaisseaux du cerveau s'engorgent, & qu'alors ils empêchent les fonctions des nerfs. Toute la différence qu'il y a entre l'une & l'autre, c'est que la premiere a lieu chez les personnes qui sont fortes, robustes, qui ont un vrai sang, pesant, épais, inflammatoire, & qui en ont beaucoup: c'est alors une vraie maladie inflammatoire. L'autre attaque les personnes moins robustes, dont le sang est plus aqueux, plutôt visqueux que dense ou épais, dont les vaisseaux sont lâches, qui ont beaucoup d'humeurs.

§. 137. Quand la premiere est à son plus haut degré; c'est ce qu'on appelle coup de sang, ou apoplexie foudroyante, elle tue dans la minute. Ce cas n'est pas susceptible de remede. Quand le mal est moins violent, & qu'on trouve le malade avec un pouls fort, plein, élevé, le visage rouge, & enflé, le col gonflé, la respiration gênée & bruyante, ne sentant rien, n'ayant d'autre mouvement, que quelques efforts pour vomir, il n'y en a même pas toujours, il faut sur-le-champ, 1. découvrir entierement la tête du malade, lui couvrir très peu le reste du corps, lui procurer un air très frais, & lui desserrer entierement le col. 2. Le mettre autant qu'il est possible; la tête haute & les pieds pendans. 3. Lui faire une saignée au bras, par une très grosse ouverture, de douze à seize onces, suivant la force avec laquelle le sang vient. On la réiterera jusques à trois & quatre fois, si les circonstances le demandent, ou au bras ou au pied. 4. Donner un lavement avec la décoction des premieres herbes émollientes qui se présenteront, quatre cuillerées d'huile, & une cuillerée de sel. On le réiterera de trois en trois heures. 5. S'il est possible, lui faire avaler beaucoup d'eau, sur chaque pot de laquelle on auroit mis trois dragmes de nitre. 6. Dès que la violence du pouls a diminué, que la respiration est moins embarrassée, & le visage moins enflammé, il faut faire prendre la décoction [No. 22]; ou, si l'on ne pouvoit pas l'avoir à tems, trois quarts d'once, ou une once de crême de tartre, & beaucoup de petit lait; remede qui m'a très bien réussi dans un cas, où je n'en avois point d'autre. 7. Eviter toute liqueur spiritueuse, vin, eaux distillées, soit en boisson, en application, ou même en senteur. L'on ne doit toucher, irriter, remuer le malade, que le moins qu'il est possible; en un mot on doit éviter, tout ce qui peut agiter. Ce conseil est absolument contraire aux usages communs; mais il est cependant fondé en raison, confirmé par l'expérience, & absolument nécessaire. En effet tout le mal vient de ce que le sang se porte en trop grande quantité, & avec trop de force au cerveau, qui étant comprimé empêche tout mouvement des nerfs. Pour rétablir ces mouvemens, il faut donc débarrasser le cerveau, en diminuant la force du sang; mais les liqueurs, les vins, les esprits, les sels volatils, l'agitation, les frictions l'augmentent, & par-là même, elles augmentent l'embarras du cerveau & la maladie; au lieu que tout ce qui calme la circulation, contribue à rappeller plutôt le mouvement. 8. On doit lier fortement les cuisses sous le jarret; par-là on empêche le sang de revenir des jambes, & il s'en porte moins à la tête. Si le malade paroît peu à peu, & à mesure qu'il prend des remedes, passer dans un état moins violent, l'on peut espérer. Si après les premieres évacuations générales, son état empire; il est tout-à-fait mal.

§. 138. Quand il se guérit, l'usage des sens revient; mais il reste souvent un peu de délire pendant quelque tems, & presque toujours une paralysie sur la langue, un bras, une jambe, & les muscles du même côté du visage. Cette paralysie se guerit quelquefois peu à peu, par des purgations rafraichissantes de tems en tems, & une diete très peu nourrissante. Tous les remedes chauds sont extrêmement nuisibles, & peuvent occasionner une nouvelle attaque. L'émetique pourroit être mortel, & l'a été plus d'une fois. L'on doit absolument l'éviter; il ne faut pas même aider, par de l'eau tiede, les efforts que le malade fait pour vomir. Ils ne dépendent point des matieres qui sont dans l'estomac, mais de l'embarras du cerveau; & plus ils sont considérables, plus cet embarras augmente; parceque, pendant qu'ils ont lieu, le sang ne peut pas revenir de la tête, & par-là-même le cerveau en est surchargé.

§. 139. L'autre espece a les mêmes symptomes; excepté que le pouls n'est ni si élevé, ni si fort; que le visage est moins rouge, quelquefois même pâle; la respiration paroit moins gênée, & il y a quelquefois plus de facilité & plus d'abondance dans les vomissemens. Comme elle attaque des personnes moins sanguines, moins fortes, moins échauffées, la saignée n'est souvent point nécessaire. Il n'est au moins jamais nécessaire de la réitérer; & si le pouls est peu plein & point dur, elle pourroit être nuisible. Il faut au reste 1. situer le malade comme dans l'autre espece, quoique cela soit un peu moins nécessaire. 2. Lui donner un lavement; mais sans huile, avec le double de sel, & la grosseur d'un petit œuf de savon; ou avec quatre ou cinq tiges de gratiole, ou herbe au pauvre homme. 3. On purge avec la poudre [No. 21]. 4. L'on peut, pour boisson, donner une forte infusion de melisse, & réitérer deux fois par jour le lavement. 5. Purger derechef le troisieme jour. 6. Appliquer d'abord au gras des jambes des vesicatoires. 7. Si la nature paroit vouloir se dégager par les sueurs, on doit l'aider; & j'ai vu souvent qu'un thé de chardon bénit produisoit très bien cet effet. Si l'on prend ce parti, il faut soutenir la sueur, sans bouger s'il est possible pendant plusieurs jours: il est arrivé alors qu'au bout de neuf jours, le malade étoit délivré de toute paralysie, qui survient ordinairement après cette apoplexie tout comme après l'autre.