§. 535. J'ai indiqué dans quelques endroits de cet ouvrage, les moyens de prévenir les mauvais effets de plusieurs causes de maladie, & d'empêcher le retour des maux habituels; j'ajouterai ici quelques observations, sur l'usage des principaux remedes, qu'on emploie comme des préservatifs généraux, assez régulierement dans de certains tems, & presque toujours uniquement par habitude, sans savoir si l'on a tort ou raison. Ce n'est point cependant une chose indifférente que l'usage des remedes. Il est ridicule, dangereux, criminel même, de les négliger, quand ils sont nécessaires; mais il l'est aussi d'en prendre sans nécessité. Un remede pris à propos, quand il y a dans la machine, quelque dérangement, qui occasionneroit dans peu une maladie, l'a souvent prévenue; mais ce même remede, donné à une personne bien portante, s'il ne la rend pas malade d'abord, lui laisse au moins plus de disposition aux maladies. Et l'on n'a que trop d'exemples de gens, qui, ayant malheureusement du goût pour les remedes, ont ruiné leur santé, quelque robuste qu'elle fût, par l'abus de ces dons que la Providence a faits aux hommes pour la rétablir; abus qui, lors même qu'il ne détruit pas la santé, fait que, dans la maladie, ce corps, à qui les remedes sont devenus familiers, n'en ressent presque plus les effets, & est privé, par-là du secours qu'il en auroit reçu, s'il ne s'en étoit servi que dans le besoin.

De la Saignée.

§. 536. La saignée n'est nécessaire que dans quatre cas; 1. quand il y a trop de sang. 2. Quand il y a inflammation. 3. Quand il est survenu, ou qu'il va survenir, dans le corps, quelque cause qui produiroit bientôt l'inflammation, ou quelqu'autre accident, si l'on ne désemplissoit & relâchoit pas les vaisseaux par la saignée. C'est pour cela qu'on saigne après les plaies, les contusions; qu'on saigne une femme grosse, si elle a une toux violente; qu'on saigne, par précaution, dans plusieurs autres cas. 4. Quelquefois pour appaiser une douleur excessive, qui ne dépend point cependant de trop de sang, ou d'un sang enflammé, mais qu'on calme un peu par la saignée, afin d'avoir le tems de détruire la cause par d'autres remedes. Mais comme l'on peut faire rentrer ces dernieres raisons, dans les premieres; on peut établir, que le trop de sang, & un sang enflammé sont les deux seules causes nécessaires de la saignée.

§. 537. L'on connoit l'inflammation du sang, par les symptomes qui accompagnent les maladies que cette cause produit. J'en ai parlé, & j'ai en même tems déterminé l'usage de saignée dans ces cas. J'indiquerai ici les symptomes qui font connoître qu'on a trop de sang. C'est 1. le genre de vie qu'on méne. Si l'on mange beaucoup, si l'on mange des alimens succulens, & surtout beaucoup de viande, si l'on boit des vins nourrissans, si en même-tems l'on digere bien, si l'on se donne peu de mouvement, si l'on dort beaucoup, si l'on n'est sujet à aucune évacuation abondante on doit croire qu'on a beaucoup de sang. L'on voit que toutes ces causes se trouvent rarement chez le paysan, si l'on en excepte la diminution de mouvement pendant quelques semaines de l'hiver, qui peut effectivement contribuer à former plus de sang qu'à l'ordinaire. Il ne vit, le plus souvent, que de pain, de végétaux, & d'eau; choses peu nourrissantes. Une livre de pain, ne fait peut-être pas plus de sang, chez la même personne, qu'une once de viande, quoique le préjugé général établisse le contraire. 2. La cessation de quelque hémorrhagie à laquelle on étoit accoutumé. 3. Un pouls plein & fort; des veines bien marquées dans un sujet qui n'est pas maigre. Un teint assez rouge. 5. Un engourdissement extraordinaire; un sommeil plus profond, plus long, moins tranquille qu'à l'ordinaire; une facilité non accoutumée à se lasser après quelque mouvement ou quelque travail; un peu d'oppression en marchant. 6. Des palpitations, accompagnées quelquefois d'un abattement total, & même d'une legere défaillance, surtout quand on est dans des endroits chauds, ou qu'on a pris beaucoup de mouvement, 7. Des vertiges, surtout quand on baisse & qu'on releve tout-à-coup la tête, & après le sommeil. 8. Des maux de tête fréquens auxquels on n'est point sujet, & qui ne paroissent point dépendre du dérangement des digestions. 9. Un sentiment de chaleur, assez généralement répandu par tout le corps. 10. Une espece de démangeaison piquante & générale dès qu'on a un peu chaud. 11. Des hémorragies fréquentes, qui soulagent.

Mais il faut bien se garder de décider sur un seul de ces symptomes; il faut le concours de plusieurs, & s'assurer qu'ils ne dépendent point de quelque cause très différente, & toute opposée au trop de sang.

Quand par ces symptomes, on s'est assuré que ce trop existe réellement, on fait alors, avec grand succès, une saignée ou même deux. Il est égal dans quelle partie on la fait.

§. 538. Quand ces circonstances ne se trouvent pas, la saignée n'est pas nécessaire. Et l'on ne doit jamais la faire dans les cas suivans, à moins qu'il n'y ait des raisons particulieres, très fortes, dont les seuls Medecins peuvent juger. 1. Quand l'âge est très avancé, ou qu'on est dans la premiere enfance. 2. Quand la personne est naturellement d'un tempérament foible, ou qu'elle a été affoiblie par des maladies, ou par quelqu'autre accident. 3. Quand le pouls est petit, mol, foible, intermittent, que la peau est pâle. 4. Quand les extrêmités du corps sont souvent froides, & enflées avec mollesse. 5. Quand on mange peu depuis long-tems, ou des alimens peu succulens, & qu'on dissipe beaucoup. 6. Quand on a, depuis long-tems, l'estomac dérangé, que la digestion se fait mal, que par-là même il se forme peu de sang. 7. Quand on a quelque évacuation considérable, par des hémorrhagies quelconques, ou la diarrhée, les urines, les sueurs. Quand les crises d'une maladie sont déja faites par quelqu'une de ces voies. 8. Quand on est dès long-tems dans une maladie de langueur, & qu'on a beaucoup d'obstructions, qui empêchent la formation du sang. 9. Quand on est épuisé, quelle qu'en soit la cause. 10. Quand le sang est pâle & dissout.

§. 539. Dans tous ces cas, & dans quelques autres moins fréquens, une seule saignée, jette souvent dans un état absolument incurable, & les maux qu'elle fait ne se réparent point. Il n'est que trop aisé d'en trouver des exemples.

Dans quelque état que ce soit, quelque robuste que soit le sujet, si la saignée n'est pas nécessaire, elle nuit. Les saignées réiterées, affoiblissent, énervent, vieillissent; diminuent la force de la circulation, & par là engraissent d'abord; ensuite en affoiblissant trop, & en détruisant enfin les digestions, jettent dans l'hydropisie. Elles dérangent la transpiration, & par-là, rendent catharreux. Elles affoiblissent le genre nerveux, & par-là, rendent sujets aux vapeurs, à l'hypocondrie, à tous les maux de nerfs.

L'on n'apperçoit point d'abord le mauvais effet d'une saignée; au contraire, quand elle n'est pas assez considérable pour affoiblir sensiblement, elle paroit donner du bien être; mais, je le répéte, il n'en est pas moins vrai, que quand elle n'est pas nécessaire, elle est nuisible, & qu'on ne doit jamais se faire saigner par jeu. L'on a beau dire, que quelques jours après l'on a plus de sang, c'est-à-dire, l'on est plus pesant qu'auparavant, & qu'ainsi le sang est bien vite réparé. Le fait est vrai; mais ce fait même, cette augmentation de poids après la saignée, dépose contr'elle; c'est une preuve que les évacuations naturelles se sont moins bien faites, & qu'il est resté dans le corps des humeurs, qui dévoient en sortir. L'on a bien la même quantité de sang & au-delà; mais ce n'est point un sang bien travaillé; & cela est si vrai, que, si la chose étoit autrement, si quelques jours après la saignée on avoit une plus grosse quantité de sang semblable, on pourroit démontrer, que quelques saignées jetteroient nécessairement un homme robuste dans une maladie inflammatoire.