—Êtes-vous convaincues de la réalité de votre vocation?
—Oui, ma mère!
—La croyez-vous dépouillée de tout motif terrestre et humain? Ne me trompez pas, ne vous trompez pas vous-mêmes!
Elles gardèrent le silence.
—Je vous ai observées depuis votre entrée au couvent: il y a dans votre ardeur à la pénitence quelque chose de mystérieux! Comme votre mère spirituelle et votre supérieure, j'aurais le droit d'exiger de vous une confession complète et sans restriction: mais vous ne faites point encore partie l'ordre auquel j'appartiens; vous ne portez encore ni le voile blanc de novice, ni le voile noir de profès; je ne puis ni ne veux vous interroger à ce sujet! Vous pouvez encore rentrer dans le monde, et je n'ai que faire en ce cas de votre secret.
Agathe entr'ouvrit les lèvres pour parler, l'abbesse l'arrêta sévèrement:
—Silence! dit-elle; si j'avais voulu vous entendre, je vous aurais interrogée. Ecoutez mes ordres:
Avant de laisser prendre le voile de novice à une postulante, il est d'usage que celle-ci aille adresser ses adieux à sa famille, pour laquelle elle va mourir spirituellement, puisque désormais elle ne verra plus les personnes qui la composent, pas même sa mère! Tout entière au Seigneur, elle brise les liens terrestres, et peut à peine garder le souvenir de ceux qui furent ses proches par le sang. Vous allez quitter vos vêtements de postulantes et reprendre les habits mondains que vous avez quittés, il y a un an, quand vous avez été reçues dans cette maison. Vous partirez ensuite pour Anvers où vous passerez une semaine au milieu de votre famille. Si, pendant ce séjour, vous sentez dans votre coeur un regret, un seul, n'hésitez point! Pas de fausse honte! Songez qu'il y va de votre vie entière. Si, au contraire, au milieu du monde, de ses plaisirs et de ses attachements, votre âme aspire au cloître, si la pénitence, la solitude et la prière vous paraissent le souverain bonheur, alors venez à moi et au Seigneur, mes filles! Nos bras vous sont ouverts, et nos soeurs et moi nous élèverons avec joie vers le ciel un magnificat d'amour et de reconnaissance. Nous bénirons le bon Pasteur qui amène deux brebis de plus au troupeau de ses indignes servantes.
Annetje et Agathe s'agenouillèrent devant la supérieure, qui leur donna sa bénédiction, et qui les congédia par un geste silencieux.
Deux soeurs les attendaient à la porte de la cellule de l'abbesse, et les conduisirent dans une pièce voisine où elles les aidèrent à quitter leurs habits religieux et à revêtir les vêtements avec lesquels elles étaient arrivées au couvent.