Et repoussant la lumière que leur présentait la vieille femme, elles se prirent par la main et parcoururent, dans l'obscurité, cette habitation dont elles connaissaient jusqu'aux moindres détours.

Au moment de leur arrivée dans le jardin, la lune se dégagea un instant des nuages qui la couvraient, et jeta un pâle et furtif rayon sur la maison, qui semblait enveloppée d'un suaire. Aucun bruit ne se faisait entendre. Aucun mouvement ne troublait le silence profond de la nuit. Tout à coup, la lune et sa lueur disparurent, et les jeunes filles, au milieu d'une épaisse obscurité, se hâtèrent de traverser le jardin et de gagner le corps principal du logis.

A peine en avaient-elles franchi le seuil, que la voix de Toporoo arriva jusqu'à elles et les fit tressaillir. L'enfant du Mexique chantait, ou plutôt murmurait, comme d'habitude, un air mélancolique et monotone.

Agathe arrêta Annetje. Toutes les deux écoutèrent la chanson de Toporoo: c'était une mélodie qu'elles n'avaient jamais entendue. Voici ce qu'il disait:

Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
Ils coûtent assez de larmes pour que vous n'en soyez pas avares.
Riez, riez, faites-nous un de vos beaux sourires!
Le bonheur que vous nous donnez est payé!
Oui, il est payé par le désespoir!

Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
Il y a dans le ciel un ange qui pleure:
Un ange qui se sent troublé jusqu'aux pieds de Dieu;
Un ange qui échangerait les félicités célestes
Pour entendre votre voix bégayer des mots inconnus,
Pour obtenir de vous une seule de vos caresses,
Pour recevoir un des regards d'amour que vous donnez,
Que vous donnez à celle qui vous tient dans ses bras!
Riez, riez, vos sourires coûtent assez cher!

Insoucieux et tout entiers aux joies de la vie,
Vous ne savez pas que le malheur,
Oui, que l'exil et le malheur
Sont déjà votre ouvrage fatal!
Puisse le sort détourner de vous l'expiation,
La juste expiation des malheurs que vous avez causés!
Riez, riez, faites-nous de vos beaux sourires!
Ils coûtent assez de pleurs, pour que vous n'en soyez point avares!

—Ma soeur, dit Annetje, je n'ose plus avancer! Je ne sais pourquoi cette chanson de Toporoo me glace d'épouvante! A qui s'adresse-t-elle donc?

Tout à coup, Toporoo, avec la finesse d'ouïe qui caractérise les hommes de sa race, entendit la voix de la jeune fille, et changeant le rhythme et les paroles de sa chanson:

Avez-vous du courage? Il vous en faut!
Demandez à la jeune fille au visage d'or,
Elle qui pleure dans le Ciel et qui, chaque nuit,
Se penche sur moi, pour me dire
Qu'elle est malheureuse et qu'elle souffre!
Avez-vous du courage? Il vous en faut!