Le courage vient du Ciel,
Et cependant la fille au visage d'or,
Sent son courage prêt à lui manquer dans le ciel!
Comme toutes les fois que les deux soeurs éprouvaient une vive émotion, Agathe prit la main de sa soeur, et serra convulsivement cette main tremblante; elle entraîna Annetje jusqu'à une porte vitrée, recouverte d'un léger rideau qui séparait du parloir la chambre de leur mère.
De là, elles pouvaient voir sans être vues, et elles plongèrent avidement leurs regards dans cette chambre, éclairée à la fois et par la clarté de la lampe et par les reflets qui s'échappaient de l'immense cheminée où brûlait un tronc d'arbre presque tout entier.
Leur mère se tenait assise près du foyer dans un grand fauteuil et contemplait avec amour un enfant qui commençait à s'endormir sur son sein. En face de leur mère, le vieux mynheer Borrekens berçait sur ses genoux un autre enfant du même âge, et qui présentait avec celui que tenait dame Thrée une ressemblance aussi merveilleuse et aussi complète que celle d'Annetje et d'Agathe.
Debout, le coude appuyé sur l'un des buffets de chêne qui meublaient l'appartement, Simon van Maast contemplait cette charmante scène, le sourire sur les lèvres et le bonheur dans les yeux. Les ineffables joies de la paternité lui avaient presque rendu toute la beauté de sa jeunesse: jamais les jeunes filles n'avaient remarqué dans ses traits l'expression radieuse qu'elles y voyaient resplendir. Il suivait avec ivresse les moindres mouvements des deux jeunes enfants, et de temps en temps il échangeait un regard de félicité avec Thrée, qui lui montrait en souriant l'enfant qu'elle tenait sur ses bras et celui qui se jouait sur les genoux de mynheer Borrekens.
Tandis que les deux novices, le coeur douloureusement serré, la poitrine palpitante, les yeux brûlants et les mains convulsivement enlacées, regardaient cette scène si remplie de douleur pour elles, un incident frivole en apparence vint mettre le comble à leur désespoir.
Lorsque leur mère déposa avec les plus tendres précautions, dans le berceau, l'enfant qui venait de s'endormir, aussitôt maître Bob s'élança sur le berceau et s'y plaça dans son attitude favorite de sphinx.
En même temps, le gros chien Drinck, la couleuvre Psylla enlacée autour de son cou, se leva paresseusement de la chaude place qu'il occupait devant le foyer, pour venir s'asseoir en face de l'autre enfant et mendier de lui un regard et une caresse.
Toporoo, accroupi dans un coin de la chambre, murmurait à voix basse l'une de ses chansons pour endormir l'enfant déposé dans le berceau, et baissait la voix à mesure qu'il voyait Thrée ralentir les mouvements du berceau qu'elle balançait doucement; non sans soulever de temps en temps les rideaux; non sans se pencher avec tendresse sur le trésor qu'elle venait d'y renfermer. Quand elle fut bien assurée qu'il dormait profondément, elle alla, sur la pointe des pieds, s'agenouiller devant l'autre enfant que tenait mynheer Borrekens, et lui tendit les bras en bégayant des mots tendres et confus.
Annetje, qui sentait ses forces l'abandonner, s'appuya sur sa soeur, qui pouvait à peine elle-même se soutenir. Malgré les efforts d'Agathe, elle poussa un gémissement sourd et tomba évanouie sur les dalles de marbre du parloir.